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Le Moyen-Orient à l’heure où s’embrase le grenier de la mer Noire

Avec le conflit en Ukraine, un phénomène est repassé sous la lumière : la possibilité d’un « ouragan de famine ». Si la planète n’en avait pas fini avec l’insécurité alimentaire, du fait notamment des guerres civiles et du maintien de la pauvreté qui dégradent les rations, les grands épisodes de famine avaient disparu depuis la fin du XXe siècle. L’affaire est tellement grave que, le 30 mars 2022, la Russie a été accusée devant le Conseil de sécurité de l’ONU d’avoir provoqué une « crise alimentaire mondiale ». Pour les pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, particulièrement dépendants du grenier à céréales de la mer Noire, cette guerre en Ukraine vient alourdir le contexte marqué par de nombreuses hypothèques politiques.

Cette perspective de famine est paradoxalement née d’une abondance recouvrée. Depuis les années 2010, la Russie et l’Ukraine sont en effet redevenues un grenier essentiel pour l’approvisionnement mondial en céréales, surtout blé et maïs. Les terres noires qu’elles abritent sont tellement propices qu’elles ont été les premières à avoir été scientifiquement analysées à la fin du XIXe siècle, au point d’être à l’origine de la pédologie (science du sol). Ce trésor du sol est tel que l’Empire russe se présentait, à la veille de la Première Guerre mondiale, comme le premier exportateur mondial de blé, en dépit de structures socio-agraires archaïques. Eu égard à leur potentiel agronomique, le IIIe Reich nazi (1933-1945) fit lui-même de ces terres un objectif central de l’opération « Barbarossa » entre juin et décembre 1941. Pour autant, les décennies de collectivisation forcée ont contraint l’agriculture soviétique. Lors de son voyage en 1964, l’agronome français René Dumont (1904-2001) dut faire le constat d’un rendez-vous manqué entre l’URSS et son potentiel agricole. Cette entrave a ainsi permis aux États-Unis de se porter au secours de beaucoup de pays dépendants, les grandes plaines centrales assurant la base d’un puissant « food power » avec lequel Moscou n’a jamais pu rivaliser. Autrement dit, la carte de l’aide alimentaire américaine s’est longtemps superposée sur la carte de l’endiguement soviétique.

Au nom des céréales russes et ukrainiennes

Si la dislocation de l’URSS en 1991 a fait évoluer l’Ukraine et la Russie séparément, on a assisté à un réinvestissement agricole de part et d’autre de la frontière qui les séparait désormais. Arrivé au faîte du pouvoir fin 1999, peu après l’effondrement du rouble en 1998, qui avait produit une envolée de la facture alimentaire d’un pays largement importateur, Vladimir Poutine n’a eu de cesse de sonner l’heure du retour de l’agriculture russe comme vecteur de puissance. Au début de son premier mandat (2000-2004), il s’impliqua lui-même pour mettre un terme au débat foncier à la Douma, en vue de l’adoption d’une loi visant à transformer les anciens domaines collectifs et ainsi y faciliter l’arrivée de capitaux privés. Doublée d’un déploiement d’infrastructures logistiques, cette arrivée de fonds dans les champs, longtemps désertés en matière d’investissements, permit à la Russie de recouvrer sa position de premier exportateur de blé, non sans visée géostratégique. De fait, la Russie a bien utilisé cette capacité dans sa politique de puissance, notamment dans le conflit syrien, où elle a volé au secours de son allié Bachar al-Assad (depuis 2000), non seulement en lui offrant une couverture aérienne, mais également en lui fournissant des céréales en quantité, alors que l’Euphrate, grenier du pays, était contrôlé par l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech), entre 2014 et 2017, puis par les Kurdes syriens. Depuis, la Russie fait de son blé un élément de son répertoire d’influence dans la région déficitaire du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, et plus largement en Afrique, où ses ambitions sont de plus en plus évidentes.

Détachée de l’URSS en 1991, l’Ukraine a opéré une même révolution agricole, quand bien même sa projection de puissance est moins pensée de façon géostratégique que comme une façon d’accroître sa capacité économique. Pour ce faire, Kyiv a également disloqué les anciennes structures collectives au lendemain de la disparition de l’Union soviétique, en attribuant des titres aux anciens salariés. Certains sont restés agriculteurs, mais beaucoup se sont défaits de leurs titres d’usage, en les louant à des entreprises parfois de grande taille pouvant atteindre plusieurs centaines de milliers d’hectares. Mais alors qu’elle était en négociation avec le Fonds monétaire international (FMI), l’Ukraine a décidé en 2019 de procéder à une privatisation réelle des terres. Le fait qu’elles demeuraient soumises au statut de faire-valoir indirect, autrement dit la location, était présenté comme un frein à l’investissement par les économistes du FMI, qui trouvaient des relais en Ukraine.

Cette réforme a suscité moult débats et affrontements dans un pays où l’agriculture est centrale, du fait de l’importance de ses effectifs et de sa portée symbolique – rappelons que le jaune du drapeau ukrainien renvoie aux champs de blé. S’ajoute à cela que la terre est vue comme l’assise même de la nation, le mot « terre » en ukrainien (zemlia) étant synonyme de nation. Pas étonnant dès lors que, dans le cadre de ce projet de loi qui visait à la privatisation de la terre, les secteurs les plus nationalistes du pays aient tancé les autorités pour leur supposée volonté de vendre la terre à l’étranger. Finalement, cette loi visant à accélérer la marchandisation de la terre a été promulguée par le président Volodymyr Zelensky (depuis 2019) en 2021. À ce moment-là, l’Ukraine était déjà le premier exportateur mondial d’huile et de semences de tournesol, le quatrième de maïs, le sixième de blé.

Quels chocs alimentaires ?

Si l’on considère que Russie et Ukraine assuraient 30 % du marché mondial de blé et 40 % de celui des céréales à la veille de la guerre déclenchée en février 2022, on devine le choc alimentaire que celle-ci produit. Certes, ce choc était déjà engagé du fait de la surchauffe économique en sortie de pandémie de Covid-19 : la production alimentaire étant consommatrice d’énergie, le renchérissement de celle-ci occasionnait déjà une hausse des prix agricoles. Mais avec la guerre, cette augmentation a été décuplée, au point que ce choc de prix constitue un moment sans précédent depuis plusieurs décennies. Même en 2007-2008, où l’on a évoqué des « émeutes de la faim », et lors de sa réplique de 2010-2011, les prix n’ont pas atteint les sommets de la mi-mai 2022, quand la tonne de blé est passée à plus de 430 euros.

Avec le début de la guerre, les marchés ont ainsi vite anticipé une dégradation de ce grenier. Mais c’est essentiellement le blocage des ports d’Ukraine (Odessa, Kherson et Mykolaïv) entravant l’exportation des stocks de la campagne précédente, qui a été d’abord effectif. Il reste à savoir comment les champs et les infrastructures vont être affectés à plus long terme par le conflit, en particulier les terres les plus à l’est du Dniepr, qui représentent une part importante de la production en blé, plus que celle de maïs qui, lui, est cultivé plus à l’ouest. Quant aux agriculteurs ukrainiens, ils ont été relativement épargnés par la mobilisation militaire, le pouvoir considérant que leur rôle national est d’assurer l’approvisionnement nourricier du pays. Mais les estimations de récolte pour la campagne 2022-2023 révèlent une baisse de 40 % par rapport à la précédente.

À propos de l'auteur

Pierre Blanc

Géographe, professeur de géopolitique à Bordeaux Sciences Agro et à Sciences Po Bordeaux, chercheur au laboratoire « Les Afriques dans le monde » (LAM) ; auteur notamment de Terres, pouvoirs et conflits : Une agro-histoire du monde (Les Presses de Sciences Po, 2020).

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