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Explosion de violence en Équateur en « guerre contre les terroristes »

Une « guerre contre les terroristes »

Lors de son allocution du 8 janvier, le président Daniel Noboa, en même temps qu’il annonçait l’état d’exception, précisait, d’un ton martial : « […] Nous ne négocierons pas avec les terroristes. » Le gouvernement équatorien semble ainsi opter pour une approche du tout-sécuritaire, inspirée de celle récemment développée par Nayib Bukele au Salvador (voir encadré ci-contre).

Or, n’ayant pas la faculté de combattre par-delà les frontières les cartels colombiens ou mexicains, cette « guerre contre les terroristes » risque, une fois les quelques leaders des gangs locaux mis en custodie, de se concentrer principalement dans les rues, sur les derniers de la chaine logistique du narcotrafic. Autrement dit, sur ceux au plus bas niveau hiérarchique chargés d’exécuter les actions de violence sur le terrain. Dans ces conditions, il est envisageable qu’on assiste effectivement à une réduction des morts violentes.

Cependant, l’éventuelle « paix » ainsi obtenue sera précaire et une nouvelle flambée de la violence restera latente, tant que le narcotrafic continuera ses activités. En effet, la stratégie sécuritaire du nouveau gouvernement se trouve dans un paradoxe : elle est mise en œuvre par des institutions noyautées par des intérêts liés aux activités du narcotrafic. C’est un phénomène qui s’inscrit dans un vaste et sophistiqué système de cooptation de militaires, de politiciens, d’hommes d’affaires, d’autorités étatiques, etc., qui dépasse l’échelle équatorienne et rend la lutte contre ce fléau particulièrement complexe à mener.

Dans ce contexte, et comme observé ailleurs sur le continent, il est plausible qu’afin de maintenir un profil bas et de diminuer les frictions avec les agents de terrain, les narcotrafiquants intègrent, en accord avec leurs complices institutionnels, des quantités plus importantes de leurs marchandises illégales en pertes et profits. Ce faisant, ils contribueraient à une amélioration apparente des statistiques des saisies et des indicateurs de sécurité du pays.

Or, cette « paix » éventuellement obtenue avec le concours de ceux qui détournent le regard en s’enrichissant, de ceux qui participent activement depuis les institutions, de ceux directement en charge de l’affrètement des marchandises, etc., résiderait dans un équilibre précaire puisqu’il serait maintenu entre différents types d’acteurs, dont les comportements peuvent être modifiés par un changement déstabilisateur au sein des institutions, par des révélations faites dans le cadre d’investigations comme celles ayant révélé le cas Encuentro, etc.

Enfin et d’une manière globale, l’engagement dans une « guerre contre les terroristes », visant des réseaux internationaux d’acteurs structurés ayant infiltré l’État, a déjà prouvé son inefficacité à éradiquer le narcotrafic et la violence associée. Cette constatation s’appuie sur des exemples récents dans la région, notamment en Colombie et au Mexique, où de telles stratégies ont non seulement échoué à éradiquer le narcotrafic, mais ont aggravé les préjudices portés aux populations les plus vulnérables.

Pour contrer une activité aussi ancrée dans les réseaux de la mondialisation, d’autres approches pourraient se révéler plus efficaces, notamment celles impliquant un travail minutieux de désarticulation jusqu’aux sommets des chaines logistiques. Nous reconnaissons cependant que ces initiatives peuvent s’avérer plus couteuses et laborieuses à mettre en place, en raison de la quantité de ressources nécessaire au renseignement, à la production d’études approfondies et continuellement actualisées, à la création de cellules financières dédiées, etc. Par surcroit, le haut degré d’articulation nécessaire entre les services de police et les gouvernements des États de la région n’est toujours pas atteint, or, il est indispensable pour combattre ce fléau transnational.

Le Salvador : de l’extrême violence au « pays le plus sûr d’Amérique latine » ?

« Le Salvador est officiellement le pays le plus sûr de toute l’Amérique latine », se félicite le président Nayib Bukele (ci-dessous en photo). Depuis son élection en 2019, le jeune président a fait de la lutte contre la corruption de la classe politique et de la lutte contre la criminalité, le fil rouge de sa politique. Pour mettre fin aux activités illicites de la Mara Salvatrucha 13 (MS-13) et du Barrio 18, tous les moyens sont bons : état d’urgence activé depuis mars 2022, restriction de la liberté de réunion, du droit de disposer d’un avocat en détention, surveillance des communications, arrestations sans mandat. Ce régime d’exception a déjà condamné plus de 75 000 individus — dont 7000 ont été innocentés depuis. Le Salvador est ainsi devenu le pays avec le taux de détenus le plus élevé au monde (605 pour 100 000 habitants en 2023). Nayib Bukele inaugure même en février 2023 la plus grande prison du continent américain, avec une capacité de 40 000 détenus dans des cellules collectives. Une stratégie autoritaire payante, puisque les chiffres officiels publiés le 3 janvier montrent que le pays a connu son taux d’homicide le plus faible depuis des années : seulement 154 homicides en 2023, contre 6600 en 2015. Cette nette réussite est très largement soutenue par l’opinion publique. Bien que la constitution salvadorienne interdise à un président d’entamer un deuxième mandat, et après la révocation des juges du Tribunal constitutionnel en 2021, Nayib Bukele obtient l’appui de la Cour suprême, qui l’autorise à se représenter. Il est réélu le 4 février 2024 avec 84 % des voix et une participation de 52 %, son parti remportant 46 des 60 sièges à l’Assemblée. E.L.M

Notes

(1) Daniel Noboa Azín, « Décret exécutif n°110 », Présidence de la République de l’Équateur (PRÉ), Quito, Équateur, 8 janvier 2024 (http://​tinyurl​.com/​3​2​c​p​7​73m).

(2) Daniel Noboa Azín, « Décret exécutif n°111 », PRÉ, Quito, Équateur, 9 janvier 2024 (http://​tinyurl​.com/​4​m​h​w​u​za9).

(3) ONUDC, « dataUNODC : Intentional homicide », 2024 (http://​tinyurl​.com/​2​n​y​x​z​b4z).

(4) El Universo, « 7.878 crímenes en 2023, solo 584 resueltos : ¿Qué está pasando en Ecuador ? », 2 janvier 2024 (http://​tinyurl​.com/​2​r​5​w​a​euf).

(5) Lenín Moreno Garcés, « Décret exécutif n°7 », PRÉ, Quito, Équateur, 24 mai 2017 (http://​tinyurl​.com/​m​w​6​r​z​xkk).

(6) Lenín Moreno Garcés, « Décret exécutif n°526 », PRÉ, Quito, Équateur, 21 septembre 2018 (http://​tinyurl​.com/​b​d​z​2​7​epr).

(7) Lenín Moreno Garcés, « Décret exécutif n°560 », PRÉ, Quito, Équateur, 14 novembre 2018 (http://​tinyurl​.com/​y​c​5​r​j​w5p).

(8) El Universo, « Extinción del Ministerio de Justicia preocupa a defensores de derechos humanos », 27 aout 2018 (http://​tinyurl​.com/​2​r​6​x​2​5yj).

(9) Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, « Ecuador – Violencia en las cárceles », note de presse, Genève, Suisse, 10 mai 2022 (http://​tinyurl​.com/​3​m​j​e​f​dtp).

(10) Arthur Sente, « L’Équateur, aujourd’hui premier point de départ de la cocaïne interceptée en Belgique », Le Soir, 18 janvier 2024 (http://​tinyurl​.com/​7​j​6​r​f​8a6).

(11) ONUDC, « Online World Drug Report 2023 – Latest data and trend analysis », 2023 (https://​tinyurl​.com/​2​z​f​e​n​2vu).

(12) Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (EMCDDA), « EU Drug Market : Cocaine », rapport, 6 mai 2022 (http://​tinyurl​.com/​m​r​d​n​7​zsp).

(13) Daniel Noboa Azín, « Décret exécutif n°111 », op. cit. : voir schéma p. 2.

Article paru dans la revue Diplomatie n°126, « Taïwan : statu quo ou tournant stratégique ? », Mars-Avril 2024.
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