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De la trirème au porte-avions : l’évolution du rôle du groupe aéronaval. Disquisition en mer Égée

— Vous êtes donc convaincu que, dans vingt ou trente ans, les diplomates continueront à poser la question rituelle : « where are the carriers? » (19) ?

— Je vous réponds par une autre question : dans notre monde hyperconnecté qui exacerbe les sensibilités, avive les émotions et aiguise les impatiences, quel type d’option militaire le décideur politique recherche-t‑il en temps de crise ?

— L’enjeu du politique est la crédibilité. Il recherche donc des actions rapides, concrètes et légitimes qui adressent un signal fort et audible, tout en disposant d’une réserve de puissance et de létalité en cas de montée aux extrêmes.

— Je partage votre avis, répond l’officier. Le GAN répond exactement à ce besoin parce qu’il est un système de combat intégral, flexible et interopérable, qui dispose de tous les barreaux de plusieurs échelles : celle des niveaux de la guerre, du niveau tactique au niveau stratégique ; celle des milieux et des champs, des fonds marins à l’espace ; celle des approches stratégiques, de la ruse de Sun Tzu à la montée aux extrêmes de Clausewitz ; celle de l’emploi de la force, de la mitrailleuse de 12,7 mm à l’arme nucléaire.

— Il est donc irremplaçable ? demande le conseiller.

— Je pense plutôt qu’il n’est pas encore remplacé. Ce qui ne nous exonère pas d’une remise en cause permanente et intraitable de son rôle et de sa pertinence, bien au contraire.

Le steward les interrompt courtoisement pour leur demander d’attacher leurs ceintures tandis que l’appareil entame sa descente vers l’île de Rhodes.

Quelques minutes après l’atterrissage, la porte du Falcon aux armes de la République s’ouvre sur un tarmac baigné par le soleil d’hiver. La délégation française embarque immédiatement à bord d’un hélicoptère de l’armée de l’air hellénique stationné à quelques mètres, qui décolle aussitôt vers l’île de Kastellórizo (20), où un sommet Europe/États – Unis doit être organisé après les récents incidents en mer Égée.

Après quinze minutes d’un vol rendu muet par le vacarme des turbines qui résonne dans l’habitacle, un membre d’équipage remet aux Français un papier griffonné : l’aéroport ne pourra pas les accueillir, car il vient de subir une attaque cyber doublée d’un intense brouillage GPS qui le rend temporairement inaccessible. L’officier français écrit un mot en retour et le rend au Grec, qui acquiesce et rejoint la cabine de pilotage.

— Que lui avez-vous écrit ? s’enquiert le conseiller en retirant son casque antibruit et en criant presque pour se faire entendre.

— Je lui ai demandé de nous débarquer à bord d’une frégate française qui croise en ce moment au large de Kastellórizo, répond l’officier.

— Mais, c’est pourtant sur l’île que nous devons préparer le sommet !

— Nous en serons tout proches, mais je doute que nous parvenions à y organiser un sommet international si même l’aéroport n’est pas fiable. À la place, j’ai peut-être une idée à vous proposer : en 1983, quelques mois avant de lancer le raid sur Baalbek en représailles à l’attentat du Drakkar, le commandant du groupe aéronaval français avait organisé à bord du porte – avions Foch une réception pour tenter de rassembler les autorités politiques et religieuses du Liban, à 500 mètres de la jetée du port de Beyrouth, c’est-à‑dire à portée des roquettes qui tombaient régulièrement (21). Que dites-vous d’organiser un sommet en mer ?

Le conseiller, interdit, remet son casque sans répondre tandis que l’officier se replonge dans son dossier.

Deux jours plus tard, en mer Égée, une quinzaine de chefs d’État et de gouvernement ainsi que le secrétaire d’État américain sont réunis dans le vaste hangar du porte – avions français transformé en salle de conférence. Les échanges, empreints de gravité et de détermination, sont seulement troublés par le bruit sourd des catapultages qui se succèdent sur le pont d’envol : il s’agit d’assurer simultanément la protection aérienne du débarquement d’un bataillon blindé sur l’île de Kastellórizo par une force navale amphibie européenne.

L’officier retrouve le conseiller à la passerelle du porte-avions, où de larges fenêtres s’ouvrent sur le pont d’envol. On aperçoit à l’horizon trois frégates européennes qui ont rejoint le GAN.

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