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De la compétition à la guerre des drones : un instrument de diplomatie technologique

Les terrains d’affrontement ne touchent pas uniquement les zones de conflits ou les théâtres d’opérations, mais concernent également la compétition industrielle. Selon le cabinet américain Teal Group, le marché des drones militaires et civils croît chaque année de 9 % et il estime une hausse conséquente des dépenses pour leur acquisition dans un horizon à dix ans. Le caractère dual des drones vient renforcer la compétition et de facto leur prolifération. Le marché des drones était à l’origine la chasse gardée d’une poignée de pays comme les États-Unis et Israël, qui sont à présent fortement concurrencés par la Chine, la Turquie et l’Iran. Actuellement, ils proposent des engins de différents types (7), armés ou non, capables d’évoluer sur une distance d’une dizaine de kilomètres à plus de 1000 km avec pour caractéristique principale d’être rustiques (8) et fonctionnels. De plus, sur le plan économique, ces appareils sont bien moins couteux que ceux des rivaux américains et israéliens. À titre d’exemple, le drone armé Bayraktar TB2 est vendu à environ 5 millions de dollars (4,6 millions d’euros) contre 20 millions de dollars (18,3 millions d’euros) pour un appareil américain équivalent. Les drones sont résolument des instruments de diplomatie technologique et de compétition. Ainsi en février 2024, dans le cadre de la « Facilité européenne pour la paix » (FEP) (9), les représentants permanents de la Grèce, de Chypre et de la France ont marqué leur désaccord pour l’achat de drones turcs. Ce refus s’explique par le fait qu’est privilégié le développement de l’industrie de défense européenne (10).

La compétition dronique correspond à un environnement à la fois complexe et concurrentiel, dynamique à laquelle s’ajoute la manifestation de nouveaux acteurs qui ont tendance à bouleverser et battre le rythme de ces technologies inhabitées.

Les nouveaux acteurs : Chine, Corée du Nord, Iran, Russie et Turquie

Les professeurs d’économie (ESSEC) Marc Guyot et Radu Vranceanu constatent que le modèle « démocratique libéral », réunissant démocratie politique et économie de marché, n’a pas eu d’écho favorable et de ce fait n’a pas trouvé les moyens pour s’imposer à l’échelle mondiale (11). De nombreux chefs de file des pays émergents montrent un attrait certain pour ces pays autoritaires ; à tout le moins, ils commercent sans problème avec eux (12). Dans cette perspective, se pose l’épineuse question du Régime de contrôle de la technologie des missiles (Missile Technology Export Control Regime – MTCR), créé en 1987 à l’initiative des pays industrialisés du G7 dans le but de limiter la prolifération des systèmes vecteurs d’armes nucléaires. Entrent dans cette catégorie les missiles balistiques et les aéronefs sans pilote (missiles de croisière et drones) (13). Il est opportun de rappeler que le MTCR a pour finalité d’encadrer et même de freiner les transferts technologiques. La Chine, la Corée du Nord et l’Iran n’ont pas adhéré au MTCR, au contraire de la Russie (1995) et de la Turquie (1997).

Les récents conflits ont renforcé le transfert et la circulation de la technologie des drones. Ainsi, la Russie utilise depuis octobre 2022 des drones « kamikazes » de facture iranienne Shahed-136 (14) qui sont développés à partir d’une technologie chinoise. Lors de la visite officielle en septembre 2023 de la Corée du Nord en Russie, le dirigeant Kim Jong-un aurait reçu en guise de présent des drones « kamikazes » russes Geran-2, qui sont issus des bases technologiques du drone Shahed-136 (15). Les drones servent, sans aucune mesure, d’étendard qui lie diplomatie et technologie. Parallèlement, il est opportun de rappeler que la Chine et la Russie étaient signataires de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien (Joint Comprehensive Plan of Action) en juillet 2015 qui avait pour finalité de limiter l’ambition iranienne pour l’acquisition de l’arme atomique. En 2018, sous la présidence Trump, cet accord avait évolué dans un sens contraire, remettant complètement en question les engagements et laissant finalement la place à une coopération marquée entre l’Iran et la Russie. Cette dernière, comme évoqué précédemment, emprunte d’ailleurs des drones iraniens dans la guerre en Ukraine (16).

Par ailleurs, la Turquie, qui est un acteur émergent dans la conception des drones, s’est tournée par le passé vers la Chine. En effet, pour dépasser les contraintes du MTCR tout en respectant son engagement, Ankara a sollicité Pékin, faute du soutien des États membres, pour se constituer une première capacité courte portée (40 km – 150 km) (17). En conséquence de quoi, elle a mis l’accent sur cette capacité pour développer des appareils plus performants qui correspondent aux briques technologiques des drones connus actuellement.

En plus, d’être dans un contexte qui renforce la circulation de la technologie des engins inhabités, ces derniers sont à présent armés et plus seulement de reconnaissance. Cette évolution vient poser les questions du développement futur des drones hypersoniques et de la distance de tir ; et plus encore de la façon dont les drones pourront faire face aux armes hypersoniques.

La position française, une équation industrielle pour une maitrise souveraine

La Cour des comptes faisait le constat en février 2020 d’une « rupture stratégique mal conduite », de même que plus récemment le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, a reconnu que la France fait face à un « fâcheux retard en matière de drones à cause de mauvaises décisions prises il y a dix ou quinze ans ». Plus que jamais, la filière dronique revêt des intérêts de premier ordre, stratégique, opérationnel et économique. D’ailleurs, les évolutions de ratio quantité-qualité sont au cœur des réflexions et notamment les questions de masse et de sophistication (18). À cet effet, la loi de programmation militaire (LPM) donne une place conséquente aux drones et pour relever le défi, la France leur consacrera 5 milliards d’euros à partir de cette année jusqu’en 2030 — temporalité équivalente à celle de la LPM.

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