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Palestiniens et colons en Cisjordanie : une relation « ordinaire » sous domination

Selon eux, l’« indigénité » des juifs en Israël-Palestine ne peut véritablement se réaliser que si elle est reconnue par les Palestiniens, et ils reconnaissent que les Palestiniens partagent le même type de lien avec la terre. On peut retracer la généalogie de cette version alternative du sionisme religieux à la pensée du rabbin Menachem Froman (1945-2013), connu du public israélien en raison, entre autres, d’une rencontre surmédiatisée avec Ahmed Yassine (1936-2004), fondateur et guide spirituel du Hamas, dans la bande de Gaza en octobre 1997. Poète et théologien, Menachem Froman aimait répéter que « la terre d’Israël n’appartient pas au peuple juif, mais le peuple juif appartient à la terre d’Israël ». Opposé aux accords d’Oslo et au principe de la solution à deux États, comme la majorité des colons, il a maintes fois affirmé publiquement son souhait de vivre en Cisjordanie en tant que sujet juif d’un futur État palestinien si la partition devait être réalisée.

En 2014, après le décès du rabbin, ses proches ont fondé Roots, une association pour le dialogue qui est devenue une ONG avec plusieurs branches dans les Territoires occupés et une dizaine de salariés, aussi bien israéliens que palestiniens. D’autres groupes similaires, plus ou moins formalisés, ont été fondés dans le but de construire un « mouvement pour la paix » alternatif dans le cœur même des Territoires occupés. Des projets de création d’une Confédération israélo-palestinienne incluant également des colons commencent à voir le jour, parmi lesquels le plus connu est porté par le mouvement Two States, One Homeland, fondé en 2012.

Comment comprendre l’engagement de Palestiniens de Cisjordanie dans ces activités ? Plusieurs pistes d’interprétation coexistent. D’abord, pour beaucoup de Palestiniens, celles-ci génèrent des rétributions matérielles. En particulier, des opportunités de travail peuvent se matérialiser à l’intérieur d’une association pour le dialogue (devenir un membre payé) ou à l’extérieur (bénéficier du réseau). L’obtention de permis de travail ou touristique pour entrer en Israël constitue un avantage considérable, notamment pour des Palestiniens hautement surveillés par les services de renseignement israéliens, poussant de plus en plus de Palestiniens de Cisjordanie à se rendre à Jérusalem ou en Israël clandestinement, pour le travail ou pour des raisons personnelles. Cette présence irrégulière est sujette à une criminalisation accrue, avec des arrestations plus fréquentes et plus longues : les Palestiniens entrés en Israël sans permis représentaient 67 % des prisonniers palestiniens de droit commun dans les cellules israéliennes en 2013. Grâce aux liens qu’ils entretiennent avec l’armée, les colons peuvent faciliter l’obtention de visas pour Israël, mais aussi pour partir à l’étranger, où des Palestiniens engagés dans les activités de dialogue se rendent pour des retraites ou des conférences visant à faire connaître ces initiatives. En ce sens, même si la participation à des activités de dialogue avec des colons fait l’objet d’une forte condamnation au sein de la société palestinienne, les gratifications dépassent les coûts et peuvent exercer une vraie force d’attraction sur des individus défavorisés et peu dotés en capital social et économique.

Mais cela ne justifie pas une analyse en termes exclusivement utilitaristes. Certains Palestiniens croient que s’engager dans un processus de réconciliation avec les colons est un pas vers un avenir pacifié. Ils partent du constat qu’ils ne quitteront pas les Territoires et qu’il faut apprendre à « vivre ensemble ». D’autant plus que si les colons sont prêts à accorder une légitimité à la présence des Palestiniens, ces derniers considèrent qu’ils doivent les accepter en retour. En novembre 2018, un jeune Palestinien de Bethléem confiait : « Lorsque le colon israélien arrive et te donne cette reconnaissance, c’est un changement, c’est la bonne base pour réussir à construire un processus de paix. Tu peux l’appeler comme tu veux : un processus de compréhension, de réconciliation, de paix, mais c’est la bonne base. Et puisque la reconnaissance est une chose réciproque entre deux parties en conflit, nous aussi, nous devons reconnaître l’autre. » Ce changement cognitif se répercute sur le lexique : certains Palestiniens ne se réfèrent pas aux colons comme des mustawtinin, mais comme des « citoyens » (muwatinin), voire des « amis » (sadiqin).

L’ambivalence de la domination coloniale

Au gré des changements dans le régime d’occupation et dans les interactions entre Palestiniens et colons, la conceptualisation palestinienne de la présence juive en Cisjordanie a aussi évolué. Il n’est pas rare, par exemple, d’entendre des Palestiniens évoquer des échanges plus « apaisés » avec les colons entre 1967 et 1987, lorsque ces derniers pouvaient même aller faire leurs courses dans les zones urbaines palestiniennes. Avec la poursuite de l’occupation, le durcissement de la répression et l’augmentation exponentielle de la violence contre la population palestinienne, les interactions physiquement non violentes apparaissent plus rares et plus stigmatisées au sein de la société palestinienne. Elles s’inscrivent pourtant dans le contexte de normalisation accrue de la présence israélienne en Cisjordanie, de collaboration toujours plus patente entre l’ANP et Israël et de méfiance répandue des Palestiniens des Territoires à l’égard de leur classe dirigeante.

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