Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

De l’économie du drone naval à une nouvelle ère ?

Peu de pays maitrisent la technologie des drones sous-marins, mais elle suscite un engouement mondial (12). Cette tendance va certainement se renforcer plus encore dans le temps, le cout économique et les intérêts perçus pouvant être des accélérateurs de leur développement (13). Cet environnement maritime, au-delà de la question des grands enjeux économiques et capacitaires, pose la question de la sécurité (14) et de la « militarisation de l’eau ».

La « militarisation de l’eau » : la place des drones

Prenons l’exemple particulier de la rivalité entre les États-Unis et la Chine. Durant le mois de décembre 2016, un drone sous-marin américain déployé depuis le navire d’enquête américain USNS Bowditch avait été intercepté par un navire chinois dans la zone économique exclusive (ZEE) des Philippines (15). Les États-Unis ont déclaré que le drone réalisait des missions de relevés océanographiques dans des eaux internationales. De plus, le caractère souverain du drone a été souligné. À plusieurs égards, même si l’appareil n’est pas « habité » par un être humain, il appartient à l’État qui l’utilise (16). De son côté, la Chine a insisté sur le caractère dangereux de l’appareil, d’où la nécessité de le saisir. Depuis, d’autres incidents ont eu lieu avec la capture à répétition de drones sous-marins. Dans la majorité des cas, leur origine reste inconnue, toutefois il est possible de dire que dans cette zone stratégique, les drones de toute taille servent certainement à l’espionnage et à la surveillance d’infrastructures sous-marines, c’est-à-dire des câbles de communication (17). Parallèlement, le recours à des drones dans cet espace soulève la question de leur légalité en mer, qui demeure pour l’instant face à un certain nombre de « zones grises » (18). La surenchère et la course technologique méritent une attention de premier ordre, car la simplicité d’accès et d’acquisition, ainsi que l’utilisation de systèmes autonomes peuvent contribuer à bouleverser l’équilibre des forces régionales (19).

L’accès à la mer et à sa maitrise est un facteur supplémentaire de puissance et la Chine en a bien conscience. Depuis environ dix ans, elle construit des iles artificielles ayant pour finalité d’y intégrer des bases militaires [voir p. 52]. Cela correspond à plusieurs ambitions, à savoir la nécessité de pouvoir mettre en œuvre des équipements capables d’assurer une projection de puissance en mer, de créer un « pays maritime fort » au-delà de la « première chaine d’iles », de protéger les routes maritimes, sans oublier le rival américain. En réponse, les pays voisins de la Chine — entre autres la Malaisie et les Philippines — sont en train d’engager une « dronisation » de leurs équipements. La généralisation d’une technologie militaire autonome, boostée d’intelligence artificielle (IA) et l’éventualité d’une mise en déséquilibre de la sécurité régionale suscitent de grandes inquiétudes dans la zone (20). L’évolution que l’on connait actuellement viendra certainement plus encore remettre en question la manière d’envisager l’espace maritime face aux enjeux de la conflictualité et de la technologie.

En conclusion, les drones navals, étant aussi bien des outils au service de la mer que des vecteurs de menaces, la surprise stratégique chère à Clausewitz ne semble pas si éloignée (21) et nous engage à penser autrement.

Notes

(1) Tout dépend des types de drones considérés, mais ils peuvent être peu couteux, faciles d’emploi et permettant d’éloigner l’homme du combat.

(2) Océane Zubeldia, « Les drones au service de la mer : un outil en pleine évolution ? », in L’océan numérique, Cyrille Poirier-Coutansais, édition des Équateurs, p. 48-58, 2024.

(3) Nombre de pays qui n’est pas exhaustif.

(4) Emmanuel Grynszpan et Elise Vincent, « Guerre en Ukraine : pour la premier fois, Kiev a utilisé des drones-suicides navals contre la flotte russe en Crimée », Le Monde, 4 novembre 2022.

(5) Philippe Mischkowsky, « Moyen-Orient : Les houthistes abattent un drone américain et multiplient les opérations “politiques” », Courrier international, 9 novembre 2023.

(6) Guillaume Pinget, « Dronisation ; quels impacts pour le groupe aéronaval du futur ? », Études Marines, n° 26, mai 2024, p. 62-67.

(7) NATO Review, « Coup d’accélérateur, au Portugal, pour l’initiative «océan numérique» de l’OTAN », 23 septembre 2024.

(8) Ministère chargé de la Mer et de la Pêche, « Ulyx, le nouvel engin sous-marin de la Flotte océonographique française, pour mieux connaitre l’océan et les grands fonds », 19 novembre 2020.

(9) Jean-Baptiste Soubrier, « Les fonds océaniques, un espace stratégique pour les armées françaises », Revue Défense Nationale, hors-série, 2021, p. 125-138.

(10) « La Norvège lance la prospection minière de ses fonds marins », Les Échos, 10 janvier 2024.

(11) Ministère chargé de la Mer et de la Pêche, op. cit.

(12) Les États-Unis, la Russie et la Chine maitrisent cette technologie, tandis que le Royaume-Uni, l’Allemagne et le Japon ont l’ambition de la développer.

(13) Jacquelyn Schneider, « Looking back to look forward: Autonomous systems, military revolutions, and the importance of cost », Journal of Strategic Studies, n° 47, vol. 1, 24 janvier 2023, p. 162-184.

(14) En septembre 2022, la mer Baltique est le théâtre d’incidents, notamment des fuites provenant des gazoducs Nord Stream 1 et 2 qui ont amené les autorités suédoises à demander une enquête pour sabotage aggravé. L’hypothèse retenue, une fois celle de l’accident mise de côté, serait que des drones sous-marins auraient été vecteurs des dommages sur les gazoducs.

(15) Ce drone a la capacité de « planer » sous l’eau et peut effectuer des missions de précision de manière équivalente aux satellites, mais sous la surface.

(16) Louis le Pivain, « Les drones navals : outils de souveraineté », Les Cahiers de la sécurité et de la justice, 2023, vol. 1, n° 57, p. 62-73.

(17) Océane Zubeldia, « Entre résilience et rupture : l’émergence d’un nouveau modèle technologique chinois ? », Monde chinois, n° 61, 2020, p. 39-59.

(18) Ibid.

(19) Austin Wyatt, The Disruptive Impact of Lethal Autonomous Weapons Systems Diffusion: Modern Melians and the Dawn of Robotic Warriors, Londres, Routledge, 2022, 248 p.

(20) Ibid.

(21) Océane Zubeldia, op. cit.

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°82, « Géopolitique des mers & océans », Octobre-Novembre 2024.
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