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Quand la Chine frappe à la porte de la Nouvelle-Calédonie

Au départ, la France et de nombreux hommes politiques calédoniens, indépendantistes ou non, étaient enthousiastes à l’idée de développer les relations avec la Chine. Cependant, un changement de mentalité s’est opéré à ce sujet à partir de 2018. En réponse, les efforts du Front uni du PCC visant la Nouvelle-Calédonie sont devenus plus secrets, locaux et ont été délocalisés. De nombreux hommes politiques et leaders sociaux néo-calédoniens soulignent qu’ils percevaient la relation d’État-client du Vanuatu avec la Chine comme un exemple négatif d’engagement que la Nouvelle-Calédonie tenait à éviter. Beaucoup pensent de plus en plus que la Nouvelle-Calédonie n’a pas la capacité de s’opposer à la Chine, alors qu’il est plus facile de traiter avec la France.

Stratégie d’ingérence chinoise

Bien que les priorités de l’ingérence étrangère du PCC puissent être différentes dans chaque pays et territoire, les tactiques de base restent les mêmes. La structure de gouvernance décentralisée de la Nouvelle-Calédonie, qui répartit le pouvoir politique entre le gouvernement français, les autorités néo-calédoniennes, trois assemblées provinciales et les conseils locaux, offre aux agences et acteurs de la RPC de nombreux canaux potentiels à exploiter. D’un autre côté, l’effet des multiples centres de pouvoir qui s’observent les uns les autres peut avoir compliqué certains efforts d’ingérence du PCC.

En Nouvelle-Calédonie, les principaux vecteurs des activités d’ingérence étrangère du PCC semblent être les efforts de la Chine pour utiliser les liens et les activités des Chinois ethniques sur le territoire, le ciblage des élites économiques et politiques calédoniennes, et les tentatives d’intégrer la Nouvelle-Calédonie dans l’initiative des nouvelles routes de la soie. Le PCC s’est ainsi engagé dans une série d’activités d’ingérence étrangère en ciblant les élites politiques et économiques et en tentant d’utiliser la diaspora ethnique chinoise et les entreprises de la RPC pour servir les intérêts du PCC. Les élites locales ont parfois activement courtisé l’aide de la Chine, travaillant volontiers avec des organisations de façade du PCC.

La Nouvelle-Calédonie est économiquement importante dans la région, et si la Chine était en mesure d’influencer des secteurs clés dans cette région, cela pourrait avoir un impact régional plus large. Par exemple, Pacific Energy Pty Ltd, une entreprise privée de Nouvelle-Calédonie et de Polynésie française, contrôle non seulement les stations-service de Nouvelle-Calédonie, mais aussi toutes les nombreuses stations-service des iles du Pacifique et de la Polynésie française, et fournit du carburant d’aviation et des lubrifiants à la région. En 2019, des rumeurs ont circulé selon lesquelles Pacific Energy avait reçu une offre d’achat de la part d’une entreprise chinoise. Si elle avait abouti, cela aurait signifié qu’une entité chinoise aurait contrôlé l’approvisionnement en pétrole et en essence dans tous les petits États insulaires en développement du Pacifique et dans les territoires français du Pacifique.

La Nouvelle-Calédonie a une société très divisée, un avenir politique instable et des disparités économiques considérables. Ces faiblesses exposent ainsi le territoire à un risque élevé d’être affecté par les efforts d’ingérence étrangère du PCC. Le manque de compréhension des programmes et des méthodes de politique étrangère du PCC par certains en France et en Nouvelle-Calédonie semble avoir entrainé des décisions politiques naïves et risquées dans le passé.

Malgré les paroles fortes du président français Emmanuel Macron sur l’« hégémonie » de la Chine dans le Pacifique en 2018, ou ses remarques en 2023 sur une éventuelle base militaire chinoise en Nouvelle-Calédonie, il semble toujours éviter de se confronter directement à Pékin. En septembre 2022, Macron a déclaré à une assemblée d’ambassadeurs français que la France devait maintenir son « indépendance géopolitique » vis-à-vis du comportement de la Chine, ainsi que de la réponse des États-Unis et d’autres alliés. Pourtant, les preuves sur l’étendue des activités secrètes de la Chine en Nouvelle-Calédonie et son programme à long terme visant à usurper les intérêts de la France démentent l’affirmation selon laquelle la France peut se dissocier de la géopolitique actuelle, ou que le problème réside principalement dans les États-Unis. La Chine s’engage dans des activités d’ingérence étrangère non seulement en Nouvelle-Calédonie, mais aussi en Polynésie française et dans les autres territoires extérieurs de la France, ainsi qu’en France même. Le débat public sur cette question ne fait que commencer en France.

Notes

(1) Ce texte est une synthèse de l’article original publié par Anne-Marie Brady : « When China knocks at the door of New Caledonia », publié le 23 aout 2024 par l’Australian Strategic Policy Institute (https://​rebrand​.ly/​h​a​j​e​f94), et dont une version française intégrale doit être publiée par l’IRSEM.

(2) Son article « Magic Weapons: CCP Political Influence Activities Under Xi Jinping » a contribué à façonner le débat mondial sur l’ingérence étrangère de la Chine (https://​rebrand​.ly/​c​m​3​i​ahn).

(3) Les Nouvelles Calédoniennes (https://​rebrand​.ly/​1​6​f​x​uqu).

(4) Un rapport du ministère américain de la Défense de 1954 a qualifié le nickel de « métal le plus proche d’un véritable “métal de guerre” [qui] mérite la première priorité parmi les matériaux faisant l’objet d’une attention particulière en matière de conservation ».

(5) La mine de Goro, dans la province Sud, produit 3 % de l’offre mondiale de cobalt.

Légende de la photo en première page : Un marin de l’APL observe le large. En septembre 2021, des pêcheurs calédoniens ont été surpris de voir un navire de reconnaissance électronique de la marine de l’APL opérer dans la zone économique exclusive (ZEE). Le navire revenait de trois semaines de croisière le long de la côte est australienne, à proximité d’installations militaires sensibles. La réaction officielle à l’incursion du bateau espion a été discrète. Le navire espion est resté pendant une semaine, suivi par une frégate de la marine française, puis s’est rendu dans la ZEE de la Nouvelle-Zélande. (© Xinhua)

Article paru dans la revue Diplomatie n°129, « Le Moyen-Orient durablement déstabilisé », Septembre-Octobre 2024.

À propos de l'auteur

Anne-Marie Brady

Professeur de sciences politiques à l’Université de Canterbury (Christchurch, Nouvelle-Zélande), chercheur invité à l’IRSEM en 2022 et 2023, spécialiste de la politique chinoise, de l’ingérence étrangère et de l’espionnage du Parti communiste chinois (2).

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