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Pas de semi-conducteurs, pas de guerre

En Chine, des puces logiques pour l’IA militaire

L’Intelligence artificielle (IA) à fins militaires se décline surtout dans les domaines C4ISR, les opérations de lutte informatique défensives et offensives, la logistique et les véhicules autonomes. Il s’agit donc d’introduction de l’IA dans des processus toujours pilotés par l’humain où elle apporte des capacités de calcul libérant les capacités cognitives des opérateurs pour des opérations plus sensibles. Cette introduction d’IA « faible » – l’opérateur restant décisionnaire – permet de gagner en rapidité de réaction, notamment face à des scénarios d’attaques en essaim ; d’élargir des bases de données mobilisées en phase d’anticipation des résultats d’actions militaires ou dans le cadre d’efforts de R&D ; le combat collaboratif entre plates-formes et/ou unités autonomes engagées dans un combat interarmes et interarmées. Cette IA « faible » repose néanmoins sur une infrastructure de puissance de calcul informatique recourant à des semi – conducteurs logiques et mémoires avancés, produits quasi exclusivement en Asie du Nord-Est, avec Taïwan, le Japon et la Corée comme points centraux. L’évolution de cet écosystème de production sans équivalent dans le monde pourrait être perturbée par l’ouverture d’un conflit dans la péninsule coréenne et le détroit de Taïwan. Le risque de rupture d’approvisionnement en cas de crise doit donc être anticipé dans les besoins les plus critiques en puces logiques et mémoires, notamment dans le contexte d’irruption de l’IA dans le champ militaire.

La Chine est un cas d’exemple du lien de dépendance entre approvisionnement en puces logiques et développement de l’IA à des fins militaires. Dès 2014, l’« intelligentisation » du champ de bataille est mentionnée dans le livre blanc de la défense, suivi du terme « informatisation » dans le celui de 2019. Cette édition mentionne alors spécifiquement l’IA, le cloud computing et le big data comme technologies à développer dans le but de « dépasser [des forces militaires plus puissantes] dès le début du virage vers le conflit » tel qu’énoncé en novembre 2020 par le directeur pour les sciences et technologies de la Commission militaire centrale, plus haute instance du Parti chargé des affaires militaires (5). Concrètement, cet usage de puces logiques pour appuyer la diffusion de l’IA vise à permettre la conduite d’opérations interarmes et interarmées sophistiquées dans un contexte régional difficile : l’Asie du Nord-Est cumule présence d’acteurs militaires crédibles (États-Unis, Japon, Corée) répartis au large du littoral chinois et forte exposition des principaux centres commerciaux et industriels chinois à des frappes de riposte. L’enjeu est donc de prendre l’avantage en réduisant au maximum les délais de traitement de l’information sur l’ensemble du dispositif militaire chinois déployé en cas de crise, ce qui nécessite un apport important et durci en puissance de calcul informatique construite sur des puces logiques et mémoires avancées.

Toutefois, ces puces sont produites par des pays alliés des États-Unis, et leur production nécessite en phase amont un apport significatif d’équipements et de matériaux soumis à la propriété intellectuelle états – unienne. Le 7 octobre 2022, les États – Unis ont émis une série de contrôles à l’exportation visant à « geler » l’approvisionnement de la Chine en puces mobilisées pour du calcul informatique et de l’IA ; en équipements avancés (puces mémoires et logiques au – dessous d’un seuil de miniaturisation) ; en équipements avancés de production de semi – conducteurs (machines et logiciels utilisés pour la production de semi – conducteurs). Ces règles ont une portée extraterritoriale (Foreign direct product rule – FDPR (6)) et concernent ainsi toute entreprise concevant des équipements de fabrication ou des puces recourant à des technologies brevetées aux États – Unis. Le but de ces mesures est de maintenir la Chine dans un état de dépendance à une technologie soumise à la propriété intellectuelle états – unienne et dont l’exportation en Chine est désormais contrôlée dans le but de « maintenir une avance aussi large que possible (7) » des États-Unis sur le reste du monde en matière de semi – conducteurs logiques et mémoires. À court terme, il s’agit de ralentir les efforts de développements d’applications militaires de l’IA par la Chine ainsi que la montée en puissance de son industrie de semi – conducteurs.

Les défis d’une chaîne de valeur sûre

Les besoins des armées en puces se déclinent en trois impératifs : 

• avoir des puces disponibles en nombre suffisant pour la BITD, ce qui est un défi étant donné l’éclatement géographique de la chaîne de valeur mondiale ; 

• protéger les puces programmées avec des caractéristiques militaires par des critères spécifiques en matière de protection de l’information ;

• garantir une capacité autonome de fabrication de puces pour assurer les besoins les plus vitaux, à défaut de pouvoir rapatrier les capacités de productions inégalables établies en Asie du Nord‑Est.

En effet, seuls 2 % des besoins de puces du Department of Defense (DoD) américain sont assurés par des fonderies « dignes de confiance » en 2021, selon des critères de sécurité établis par le programme « Trusted Foundry » du DoD lancé en 2004 (8). L’effet synergique obtenu par les principales fonderies du nord-est asiatique explique pour beaucoup ce faible résultat ; le Japon, Taïwan, la Corée et la Chine totalisent 76 % des capacités mondiales de production de puces en 2024, alors que l’UE n’en produit que 8 % et les États-Unis 10 % (9). À cela s’ajoute le peu d’intérêt des fondeurs à fournir aux BITD des puces spécifiques ou basées sur des technologies mûres, mais moins rentables et portant sur des volumes de production inférieurs par rapport à des puces plus avancées, notamment celles destinées à l’informatique grand public et aux applications IA dans un contexte d’explosion de la demande (10). Le contexte de 1965 s’est donc inversé : les besoins militaires en semi – conducteurs ne représentent aujourd’hui qu’une infime fraction du volume total de puces produites dans le monde.

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