Selon vous, l’épreuve ukrainienne est justement fondamentale pour la crédibilité de l’UE dans le monde. Celle-ci doit-elle mettre en place une hiérarchie des priorités ?
Effectivement. L’Ukraine est l’épreuve la plus importante. La France, par le passé, se concentrait davantage sur l’Afrique, mais c’est en train d’évoluer. Certains pays méditerranéens, comme l’Espagne, le Portugal, la Grèce ou l’Italie, reprochent à l’UE de ne pas avoir de position commune sur ce qui se passe au Moyen-Orient et qui les concerne davantage. C’est vrai, mais assurer la sécurité sur le continent européen doit être la priorité numéro un. Une fois que cela sera fait, l’UE pourra essayer de se projeter.
Vous expliquiez que l’Europe se doit quelque chose à elle-même en raison de son héritage historique, mais force est de constater que le poids démographique de l’UE est déclinant. Est-ce que cela peut constituer un frein aux ambitions et aux capacités de l’Europe à peser dans le monde ?
Il est certain que l’Europe ne représente plus le cœur stratégique du monde. Mais ce n’est pas pour autant une catastrophe. Le déclin démographique est une réalité, mais c’est l’horizon de tout le monde. Selon le Programme des Nations Unies pour le développement, l’humanité doit atteindre un pic à la fin du siècle, puis décroitre. Ce fait démographique doit inciter à inclure cette question dans le débat sur l’immigration. Aujourd’hui, nous parlons beaucoup du cout de l’immigration, des difficultés que cela représente en termes d’intégration ou d’impopularité. On assiste ainsi à une forme de réarmement des législations contre l’immigration. Il est vrai que l’immigration n’est pas un phénomène anodin et que cela peut poser des problèmes. Mais le risque est que les Européens en arrivent à l’idée que l’immigration est un mal et représente uniquement un danger. Or, dans un monde qui atteindrait un pic de population, seuls pourraient avoir des ambitions d’avenir ceux qui continuent d’attirer des migrants. L’une des grandes forces des États-Unis, notamment vis-à-vis de la Chine, c’est leur dynamisme démographique et cette capacité à attirer des talents internationaux qui finissent par se sentir chez eux au bout d’un certain temps. C’est une grande force qui offre la possibilité d’avoir une population jeune et ambitieuse pour l’avenir. C’est l’inverse du Japon, qui refuse l’immigration et gère le déclin du pays sur la scène mondiale. C’est une situation qui ne permet ni l’ambition économique, ni l’ambition géopolitique.

Les autres puissances telles que les États-Unis, la Russie, la Chine ou la Turquie peuvent-elles craindre un retour en force de l’Europe, à moyen ou long terme ? Cela ajouterait-il de la conflictualité ou bien le retour d’une Europe puissante, qui a été capable de se rassembler après des siècles de guerre, pourrait-il être un vecteur de paix dans le monde ? Est-ce que finalement la paix du monde passe par une Europe puissante ?
Effectivement, je le pense et en particulier pour la Russie. Ce serait en effet un service à donner aux Russes que d’avoir une Europe forte. Le « mal russe » peut s’interpréter de cette façon : nous avons un pays ayant un faible dynamisme économique et une grande puissance militaire ; mais il a des voisins riches et faibles dans un contexte où les États-Unis sont en train de se désengager. La Russie est finalement comme un groupe de brigands dans une rue de bijoutiers. La meilleure façon de faire de l’argent, c’est de braquer la bijouterie. C’est cela qui entretient les Russes dans un système de valorisation de la violence, y compris sur le plan intérieur. Le jour où la Russie aura à l’ouest une Europe forte à la fois matériellement et politiquement, capable de répondre avec crédibilité à toute tentative d’intimidation russe, cela les poussera à chercher d’autres solutions que la violence. Or, aujourd’hui, l’économie russe est de plus en plus une économie de guerre. Leur prospérité future ne passera-t-elle donc que par la guerre ?
En effet, je pense qu’aujourd’hui la faiblesse de l’Europe est exploitée par ses voisins, dont la Russie et la Turquie sont les meilleurs exemples. Ce qui est assez frappant, c’est de voir que dans le voisinage de l’UE, la Turquie a presque davantage d’influence que l’Union, que cela soit au Moyen-Orient ou en Afrique du Nord. Et cela s’explique par le fait que le pays est équipé d’un point de vue institutionnel pour prendre des décisions géopolitiques.
Ainsi, sur le court terme, probablement que les pays qui exploitent les faiblesses de l’UE ne trouveront pas leur compte face à une Europe forte. Mais sur le long terme, les populations pourraient connaitre des changements économiques et politiques avantageux.













