Magazine Diplomatie

La défense européenne : un enjeu de sécurité majeur pour l’Union européenne

Deux solutions sont possibles : soit les États-Unis décident de se focaliser sur la Chine en abandonnant l’Europe, après une période de transition — dans cette hypothèse, les Européens seront obligés de faire plus et plus vite pour reconstruire une défense européenne commune ; soit les Américains continuent de maintenir un fort engagement dans l’OTAN, par crainte de Moscou ou par besoin de l’OTAN pour se projeter à l’extérieur — mais les Européens devront de toute façon continuer leurs efforts de défense. Quelle que soit en effet la politique immédiate des États-Unis, sur le long terme, il est impensable qu’ils restent en charge de la défense européenne. L’OTAN a été créée en 1949. Cela ferait en 2049 un siècle que les Américains s’occupent de la défense européenne. Est-ce crédible ? Les Européens doivent commencer à prendre en charge leur sécurité et leur défense, ils n’auront pas le choix.

En Europe, nous assistons justement à l’augmentation de tous les budgets de défense. Est-ce pour autant suffisant pour assurer la sécurité de l’Europe ?

L’augmentation des dépenses de défense en Europe était nécessaire. En dehors de certains pays comme la Grèce et la Turquie, qui ne s’apprécient guère, ou la France et le Royaume-Uni, qui ont des ambitions mondiales, les dépenses de défense avaient atteint un seuil très bas dans de nombreux pays, en particulier en Allemagne. Il était normal que tout le monde se réarme. Est-ce que cela suffit ? Non, car la question de défense européenne n’est pas qu’une question de budget mais de volonté. Est-ce que l’on veut mourir ensemble ? Est-ce qu’on est prêts à mourir ensemble si l’un ou l’autre de nos voisins est attaqué ? Dans le cadre de l’OTAN, la réponse est oui depuis 75 ans. Est-ce la même situation dans le cadre européen ? C’est une vraie question politique et c’est là-dessus que les Européens doivent travailler. Si l’on veut une défense commune, il faut nécessairement faire de la politique et donner un sens à cette défense de l’Europe. Cela ne suffit pas de faire de la coopération industrielle ou de grandes déclarations. Il faut rapprocher les citoyens et prendre le temps de convaincre les Européens que de la survie d’un autre État membre dépend sa propre survie. C’est une chose qui prendra du temps.

Dans le domaine de l’industrie de défense, l’Allemagne et la France ont lancé un certain nombre de projets communs, mais Paris et Berlin ne semblent pas forcément avoir la même vision des choses, les industriels de chaque pays ayant également leurs propres différends. Comment gérer tous ces intérêts divergents et quel est l’avenir pour ces projets communs ? Est-ce réaliste ?

La France et l’Allemagne réalisent en commun, depuis les années 1960, des programmes d’armements. Aujourd’hui, les deux États travaillent ensemble sur un projet d’avion de combat européen et sur un « char du futur » (MGCS). Le projet est réaliste car la raison en est aussi politique. Si les deux principaux pays militaires de l’UE ne coopéraient pas, le message serait négatif. Par ailleurs, le cas du groupe Airbus, initialement un projet franco-allemand, illustre cette capacité à travailler ensemble. Mais il est certain que ce type de projet devient de plus en plus difficile, car si la France est un grand pays producteur d’armement, l’Allemagne l’est également devenue. Elle a ses propres marchés d’exportation et les entreprises allemandes sont concurrentes des groupes français. Par ailleurs, l’Allemagne a une vision différente, et très restrictive, des principes d’exportation. La coopération est donc difficile, d’autant plus que les Allemands entendent accroitre leur propre capacité industrielle d’armement, notamment dans l’aéronautique militaire, ce que le groupe français Dassault ne voit pas d’un bon œil. Dernier problème enfin, les Allemands sont obligés d’acheter souvent américain, car si la défense américaine devait intervenir pour protéger l’Allemagne, ce seraient des avions américains qui porteraient les bombes américaines. 

Quid du rôle et de la coopération avec le Royaume-Uni, qui n’est certes plus dans l’UE mais qui est en Europe et membre de l’OTAN ?

Le Brexit a été bénéfique à la défense européenne car les Anglais mettaient leur veto à tout : leur départ a libéré la dynamique favorable à la défense. Certains s’inquiètent du fait que l’UE ait perdu la force militaire britannique, qui serait très utile en cas d’agression contre l’Europe, mais cet argument ne tient pas, car les Anglais seraient de toute façon concernés par une attaque visant l’UE.

À propos de l'auteur

Nicole Gnesotto

Professeure émérite au Conservatoire national des arts et métiers où elle a créé la chaire « Union européenne », vice-présidente de l’Institut Jacques Delors, spécialiste des questions européennes et de défense et auteure de L’Europe : changer ou périr (Tallandier, 2022) et Choisir l’avenir : 10 réponses sur le monde qui vient (CNRS éditions, 2024).

0
Votre panier