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Gare à l’œil algorithmique ! Le camouflage à l’ère de l’intelligence artificielle

Se désilhouetter

Se dissimuler consiste aussi à se fondre dans l’environnement en se « désilhouettant », c’est-à‑dire en masquant le plus possible ce qui caractérise un engin ou un personnel militaire afin de retarder au maximum sa classification comme tel. Des équipements de camouflage « dynamique » sont en développement, à l’instar du système Adaptiv de BAE Systems constitué de tuiles thermoréactives masquant l’empreinte thermique d’un engin ou lui donnant les propriétés d’un autre (une voiture ou un camion par exemple) grâce à une bibliothèque de signatures thermiques. Testé depuis plus de 10 ans, il pourrait entrer rapidement en production. Le projet de « bouclier » de la start-up espagnole Kallisto AI cherche également à diminuer la détectabilité par les drones et les satellites. Il se compose d’un panneau à fixer sur le toit des véhicules, dont la couche supérieure est recouverte de « couvertures » interchangeables constituées de différents matériaux pour cacher, modifier et/ou diffuser la signature du véhicule dans plusieurs bandes (IR, radar, visuel, thermique et multispectral). Ne pas être distingué comme un équipement militaire peut aussi être obtenu par la ressemblance avec des animaux. Les drones imitant des oiseaux ont rapidement proliféré, y compris dans le domaine civil, comme les produits proposés par l’entreprise française Bionicbird.

Une autre option pour se fondre dans l’environnement et échapper à « l’œil qui voit tout » consisterait à faire ressembler des équipements militaires à des équipements civils qui ne seraient pas considérés comme des cibles par les IA de perception. Cette solution de dissimulation est déjà utilisée par certains pays. Récemment, la Russie a camouflé des camions – citernes militaires en camions de transport de bois ou de céréales. La Corée du Nord a présenté lors d’un défilé des lance – roquettes multiples installés sur des camions civils. Au cours de manœuvres en 2020, l’armée taïwanaise a, elle, expérimenté le camouflage de véhicules blindés en grues civiles. Les États-Unis (MK70 Payload Delivery System), la Russie (Club‑K), la Chine, l’Iran ou encore Israël ont dévoilé des lanceurs de missiles intégrés dans des conteneurs et donc capables de se fondre dans une zone industrielle ou sur le pont d’un navire civil. Il peut s’agir en outre d’adopter des véhicules militaires semblables à des engins civils. C’est ce que font déjà les forces spéciales, mais avec deux inconvénients majeurs : leurs voitures ne sont pas toujours blindées et, puisqu’elles sont de divers modèles, leur maintenance est difficile. D’où le concept de Purpose built non standard commercial vehicle (PB-NSCV) du commandement des forces spéciales américaines (SOCOM). Le but est d’acquérir un véhicule totalement blindé, avec des brouilleurs et tous les systèmes de communication, de commandement et de navigation intégrés et pouvant être équipé de panneaux de carrosserie modulables pour ressembler à deux véhicules civils distincts. Certains vont même jusqu’à estimer que le soldat devrait pouvoir combattre en civil. L’écho avec des méthodes non conventionnelles suggérées pendant la guerre froide est évident : par exemple, organiser des « bandes de jeunes » à bord de véhicules civils équipés d’armes antichars afin d’avoir un surnombre décisif et difficilement identifiable (19). Autres options envisagées : des postes de commandement dans des conteneurs posés sur des camions commerciaux et des officiers de liaison circulant dans des véhicules civils.

Perfidie ?

Cette pratique de « civilianisation » d’équipements militaires ou d’utilisation d’équipements civils à des fins militaires pose toutefois de sérieuses questions juridiques et éthiques. Si la ruse est licite, la perfidie ne l’est pas. La ruse est un « procédé tactique combinant la dissimulation et la tromperie dans le but de provoquer la surprise (20) » et vise à tromper l’ennemi sans violer les règles de protection prévues par le droit international humanitaire. La perfidie, elle, est une violation de ce droit. Si elle est parfois considérée comme conceptuellement vague (21), l’article 37(1) du protocole additionnel aux conventions de Genève du 12 août 1949 stipule néanmoins : « Constituent une perfidie les actes faisant appel, avec l’intention de la tromper, à la bonne foi d’un adversaire pour lui faire croire qu’il a le droit de recevoir ou l’obligation d’accorder la protection prévue par les règles du droit international applicable dans les conflits armés ». Ce même article donne quatre exemples de perfidie, dont celui-ci : « Feindre d’avoir le statut de civil ou de non – combattant (22) ». En fait, les débats tournent en particulier autour de la reconnaissance du combattant irrégulier, souvent en civil, comme un combattant à part entière. Mais le « commentaire » de cet article 37(1) est clair : « Un combattant qui prend part à une attaque ou à une opération militaire préparatoire d’une attaque peut se camoufler, se fondre dans le paysage, dans l’environnement naturel ou artificiel, mais il ne doit pas feindre un statut civil en se diluant dans la foule. » L’article 44 indique par ailleurs que, « pour que la protection de la population civile contre les effets des hostilités soit renforcée, les combattants sont tenus de se distinguer de la population civile lorsqu’ils prennent part à une attaque ou à une opération militaire préparatoire d’une attaque ».

Ainsi, tout ce qui tend à faire ressembler un militaire à un civil, ou se dissimuler ou dissimuler ses attaques en les fondant dans un environnement civil (biens ou personnes) ne constitue pas une bonne pratique. Toutefois, l’utilisation de biens civils par les militaires ou encore la dissimulation tactique dans un environnement civil (c’est-à‑dire une dissimulation d’opportunité et ponctuelle liée à des circonstances particulières) ne sont pas interdites. Le développement de technologies visant à dissimuler sous l’apparence d’un véhicule civil des véhicules militaires pourrait constituer une violation du droit des conflits armés en ce qu’il semble compliqué de plaider la nécessité militaire. Le « maquillage » de l’ensemble des camions militaires en camions civils rendrait les camions civils susceptibles d’être pris pour cible par l’adversaire, mettant en danger les civils qui pourraient être à proximité ou utiliser ce même type de véhicules.

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