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L’Asie oubliée au cœur des jeux de puissances

La Russie et l’Inde comme acteurs secondaires de ce jeu de puissances

Les autres pays de l’« Asie oubliée » impliquent le plus souvent une autre puissance dans la logique de nouvelle guerre froide : la Russie ou l’Inde. Mais dans ce cas aussi, ce qui domine la politique des puissances, c’est le rapport à la montée en puissance de la Chine, et à la prédominance américaine. Et à chaque fois, un refus, de la part des États de l’Asie oubliée, d’être des pions passifs dans la rivalité entre grandes puissances. 

L’Asie centrale, bien entendu, concerne au moins autant la Russie que les États-Unis et la Chine. Mais dans ce cas, de fait, les Américains sont face à un couple sino-russe qui s’est partagé les responsabilités : aux Chinois la suprématie économique, aux Russes le sécuritaire et les arcanes de la politique intérieure (20). Ici comme ailleurs, on constate un intérêt américain pour la région d’abord lié au désir de contrer l’influence de ses compétiteurs : c’est l’esprit « Stratégie pour l’Asie Centrale 2019-2025 » du Département d’État, qui ne fait que reprendre la substantifique moelle de la diplomatie centrasiatique de Washington, à savoir renforcer les liens de la région avec l’Europe et l’Asie du Sud, pour la détourner de l’influence de Moscou comme de Pékin. Face aux deux grands acteurs régionaux et à l’intrusion possible des Occidentaux, le choix d’un pays comme le Kazakhstan a été la diplomatie multivectorielle, visant à préserver des liens avec tous, un objectif qui semble largement répandu dans l’Asie oubliée et ailleurs dans le cadre de la nouvelle guerre froide (21) [voir p. 62]. Quant à la géopolitique de l’Himalaya, impliquant deux pays indépendants, le Népal et le Bhoutan, elle est aussi associée à des tensions fortes entre Pékin et New Delhi, autour d’une frontière dont le tracé est contesté, et du souvenir d’une guerre sino-indienne humiliante pour New Delhi [voir p. 70]. Certes, on a récemment annoncé une certaine détente entre les deux pays sur ce sujet, mais un tel apaisement n’est sans doute que momentané : l’importance de l’amitié sino-pakistanaise, le renforcement des liens indo-américains dans le but de s’opposer à la Chine (22), le fait que l’Inde apparaisse comme un soutien des plans américains également en Asie du Sud-Est et en mer de Chine méridionale (23) rendent un apaisement régional difficile à concevoir. Cela signifie, pour le Népal et le Bhoutan, être confrontés à la réalité de la nouvelle guerre froide, avec les Américains soutenant les Indiens sur place (24). Avec ici aussi, le même combat qu’ailleurs dans l’Asie oubliée : une politique refusant l’alignement strict pour préserver des liens avec tous (25).

L’Asie oubliée au cœur de la seconde guerre froide ?

En bref, sur l’ensemble de l’Asie qu’on a tendance à négliger dans l’analyse francophone, on retrouve pourtant tout ce qu’il est nécessaire de savoir sur la seconde/nouvelle guerre froide : 

 Il ne faut pas se laisser duper par l’expression utilisée ; ce n’est pas une lutte idéologique, mais une opposition classique entre la puissance dominante et un compétiteur, la Chine, éventuellement deux si on inclue la Russie.

 L’intérêt de la Chine entraine celui des États-Unis, dans une logique de jeu à somme nulle.

Les pays de cette Asie oubliée, malgré des choix et des marges de manœuvre différents, cherchent à éviter l’alignement total sur une des deux puissances, et à maximiser leurs intérêts nationaux en jouant sur la rivalité sino-américaine.

C’est dans cette « Asie oubliée » que pourrait bien se jouer le dénouement de la seconde guerre froide. Ce serait donc une erreur que de continuer à la négliger. 

Notes

(1) Une phrase d’Edmund Burke [politicien et philosophe irlandais, 1729-1797] a plusieurs fois été utilisée pour expliquer l’importance de la peur dans l’influence médiatique sur les populations : « No passion so effectually robs the mind of all its powers of acting and reasoning as fear » (On the Sublime and Beautiful, New York, Harpers and Brothers, 1844, p. 72).

(2) Andrew Scobell, Lucy Stevenson-Yang, « China Is Not Russia. Taiwan Is Not Ukraine », United States Institute for Peace, 4 mars 2022. 

(3) Ali Wyne, « Is This the Beginning of a New Cold War? », Rand, 12 décembre 2018.

(4) C’est le cas du scénario souvent évoqué du blocus de l’ile puis de son invasion. Idée à la mode au point d’inspirer une série taïwanaise, Zero Day. Pourtant, le cout économique et même militaire pour la Chine continentale fait que cette idée apparait surtout comme une « alliance puissante entre la marine de l’APL [chinoise], les représentants au Congrès des bases navales américaines et des entrepreneurs engagés dans les affaires maritimes, et les partisans australiens de l’AUKUS [alliance anti-chinoise entre Australie, Royaume-Uni et États-Unis] pour obtenir des budgets généreux pour leurs marines respectives ». Voir John Quiggin, « The implausibility of a Taiwan blockade », The Interpreter (publication du Lowy Institute, think tank australien), 12 septembre 2024.

(5) Autorité suprême des corps d’armée américains basés dans l’Indo-Pacifique.

(6) Et le fait que clairement, ils ne forment pas un bloc : la Chine ne sacrifiera pas ses relations avec les pays du Golfe pour l’Iran, la Russie et la Chine n’ont pas exactement les mêmes intérêts, la Chine est mise mal à l’aise par le récent rapprochement russo-nord coréen… Sur ce dernier point, voir par exemple, Patrick Wintour, « China unnerved by Russia’s growing ties with North Korea, claims US official », The Guardian, 24 novembre 2024.

(7) William Han, « Western hawks falsely attempt to paint China as Pacific conqueror », Nikkei Asia, 2 septembre 2024. À noter, l’auteur de cet article est taïwanais, ne souhaite pas la réunification de l’ile avec la Chine, et publie dans un journal japonais qui n’a pas un discours particulièrement positif sur la montée en puissance da République populaire. 

(8) Gabby Green, « How American Exceptionalism Gave Rise to the China Threat Theory », The Diplomat, 16 avril 2024.

(9) Hal Brands et Jake Sullivan, « China Has Two Paths to Global Domination », Foreign Policy, 20 mai 2020.

(10) Voir par exemple Richard Sakwa, The Lost Peace. How the West Failed to Prevent a Second Cold War, New Haven/Londres, Yale University Press, 2023, p. 54.

(11) Gilbert Achcar, The New Cold War. The United States, Russia and China from Kosovo to Ukraine, Londres, The Westbourne Press, 2023, p. 47-48. 

(12) Dan De Luce, « After 9/11, China grew into a superpower as a distracted U.S. fixated on terrorism, experts say », NBC News, 17 octobre 2021.

(13) RatoPati (portail d’information népalais), « Prachanda warns Nepal at risk of becoming epicenter of new Cold War », 9 octobre 2024.

(14) Christoph Bluth, « Mongolia: squeezed between China and Russia fears ‘new cold war’ », The Conversation, 3 avril 2023.

(15) Carla Freeman, Bates Gill, Alison McFarland, « China’s Global Security Initiative Takes Shape in Southeast and Central Asia », Special Report – USIP, novembre 2024.

(16) Sebastian Strangio, « Is Southeast Asia Really Turning Toward China? » The Diplomat, 3 avril 2024.

(17) C’est l’approche qu’on retrouve notamment dans David Shambaugh, Where Great Powers Meet. America & China in Southeast Asia, New York, Oxford University Press, 2021.

(18) Hunter Marston, « The US Risks Irrelevance in Asia », The Diplomat, 19 octobre 2024.

(19) Pour l’instant, les Américains et leurs alliés japonais ont été incapables d’offrir une alternative aux Chinois dans ce domaine capital pour l’avenir des pays de l’ASEAN. Voir Orange Wang, « Why China’s Southeast Asia belt and road push could give it edge in critical battleground », South China Morning Post, 28 septembre 2024.

(20) Janko Šćepanović, « The Sheriff and the Banker? Russia and China in Central Asia », War on the Rocks, 13 juin 2022.

(21) Svante E. Cornell, « Kazakhstan’s Foreign Policy: Managing the Major Powers », The CACI Analyst, 8 décembre 2023.

(22) Voir Andrew Scobell, Sameer P. Lalwani. Daniel Markey, « How the India-China Border Deal Impacts Their Ties and the U.S. », USIP, 31 octobre 2024.

(23) Derek Grossman, « India Is Becoming a Power in Southeast Asia », RAND, 10 juillet 2023.

(24) Mohamed Zeeshan, « In Nepal, the US and India Come Together to Counter China », The Diplomat, 22 août 2024. 

(25) Et cela même pour un acteur comme le Bhoutan, notamment face à l’influence indienne. Voir Shibati Mehta, « On Thin Ice: Bhutan’s Diplomatic Challenge Amid the India-China Border Dispute », Commentary – Carnegie India, 23 avril 2024.

Légende de la photo en première page : S’il y a une volonté à la fois interne et externe d’obliger les pays à faire un choix entre les deux grandes puissances, la plupart des pays de l’Asie « oubliée », notamment en Asie du Sud-Est, refusent de se voir imposer un choix binaire, considérant que c’est une mise en danger. (© Shutterstock)

Article paru dans la revue Diplomatie n°131, « L’Asie oubliée au coeur des jeux de puissance », Janvier-Février 2025.

À propos de l'auteur

Didier Chaudet

Géopolitologue spécialiste du monde persanophone (Iran, Afghanistan, Tadjikistan) et de l’Asie du Sud (Pakistan, région himalayenne), responsable Asies pour ONE (Observatoire de la Nouvelle Eurasie) et membre du comité de rédaction de la Revue Défense Nationale.

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