On constate à quel point les démocraties se sentent menacées, à l’extérieur comme à l’intérieur, par les actions des régimes autoritaires, et cherchent à s’en prémunir. La conscience de la fragilité démocratique inspire souvent les politiques de vigilance.
À l’inverse, c’est l’impression d’« impérialisme démocratique et libéral », manifestée par des interventions comme celle contre la Serbie (1999) ou l’Irak (2003) avec pour but un changement de régime, qui aurait braqué les néo-empires depuis plusieurs années. Depuis la première décennie du siècle, un duel s’est ainsi engagé entre ces puissances se sentant négligées et les démocraties, devenues complaisantes en croyant à une « mondialisation heureuse ». La Russie de Vladimir Poutine, la Chine restée communiste, la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan ou la monarchie saoudienne en voie de rénovation par le prince Mohammed ben Salmane, voire des régimes du Sud tels que l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud, se targuent d’offrir un modèle de développement comme un modèle politique qui serait plus performant que l’authentique démocratie. Russie et Chine en particulier se sont fixé des objectifs de reconquête de leur puissance géopolitique en démontrant la faiblesse des démocraties, leur manque d’ambition et leurs inhibitions face à l’exercice de la force. Ces mêmes puissances, on l’admet désormais, recourent aussi à l’arme économique et informationnelle pour déstabiliser les démocraties, interférer dans leurs processus politiques, soutenir des mouvements favorables à leurs intérêts. Il s’agit là d’une stratégie subtile qui prend en compte les véritables faiblesses internes des démocraties au XXIe siècle (6).
Les défis d’ordre interne à la démocratie
En théorie politique, on a souvent constaté que les défis lancés à la survivance de la démocratie tiennent à des facteurs internes. L’éducation, la stabilité sociale, l’opportunité économique, la constitution d’une classe moyenne solide et prospère ont souvent été vues comme les moyens essentiels de pérenniser une expérience démocratique. Les principales forces politiques des démocraties, se voulant ordo-libérales ou social-démocrates, pour évoquer les principales traditions européennes, ont longtemps recherché ces résultats.
Pourtant, l’expérience historique (Allemagne, Italie, Espagne et Portugal dans l’entre-deux-guerres, pays d’Amérique latine pendant la guerre froide) a montré que les démocraties sont menacées en interne, lorsque les ruptures d’équilibres économiques et sociaux alimentent les ressentiments de laissés-pour-compte contre des institutions perçues comme incapables de les défendre. Dans un monde marqué par la globalisation des économies, ce sont ainsi des forces transnationales qui contribuent beaucoup à alimenter les faiblesses proprement internes. C’est aussi la raison pour laquelle ces conditions ne sont pas simplement observées dans quelques démocraties, mais ont été récemment constatées dans des pays de régions et situations très diverses.
Des forces populistes ou autoritaires appartiennent aussi au spectre politique de démocraties, même marginalement, et peuvent ainsi, à d’autres périodes, effectuer des percées d’influence. À la suite du Parti communiste français, qui était une vraie contre-société dans la France d’après-guerre, le Front puis Rassemblement national a endossé ce rôle d’alternative dans un pays durablement enlisé dans des problèmes structurels, le chômage de masse et la forte immigration, à partir des années 1970-1980. L’instabilité gouvernementale, la corruption, la puissance du crime organisé ont poussé l’Italie vers des coalitions populistes de droite à plusieurs reprises depuis les années 1990. Les pays d’Europe du Nord, malgré ou à cause de leur prospérité attirant des migrants, ont vu se développer des forces contestataires et identitaires accusant la démocratie de négliger les « citoyens de souche ». Il ne faut pas négliger non plus la montée, à partir du tournant du siècle, de mouvements anticapitalistes et antimondialisation, se voulant « altermondialistes », avec leurs premières manifestations spectaculaires parce que violentes contre les sommets du Groupe des 7, à Seattle en 1999 et à Gênes en 2001.
La crise financière de 2007-2008 a mis un point d’arrêt à la croissance d’après guerre froide, tout en soulignant que le poids économique et industriel avait beaucoup déserté les anciennes grandes économies européennes et américaines pour se déplacer vers l’Asie. Elle a beaucoup contribué au malaise actuel des sociétés démocratiques. Certains pays, comme la Grèce, ont dû subir des tutelles internationales quand bien même un gouvernement populiste de gauche prétendait résister aux potions amères de la Commission européenne ou du Fonds monétaire international. En Espagne, le mouvement Podemos, avec ses références chavistes et vénézuéliennes, a pu entrer dans une coalition gouvernementale avec les socialistes. En Italie, les gouvernements techniciens chargés d’éviter la faillite ont ensuite connu l’opposition électorale du Mouvement 5 étoiles, de la Ligue du Nord (Lega Nord) et finalement des « post-fascistes » des Frères d’Italie (Fratelli d’Italia) actuellement au pouvoir.
Les populistes ont connu des succès électoraux et ont participé à des coalitions en Belgique, notamment en Flandre, puis aux Pays-Bas, en Autriche, en Slovénie, au Danemark, en Suède, en Norvège et en Finlande.













