L’absence de solutions faciles et de court terme est très problématique pour des régimes qui, justement, par leurs consultations électorales et leur souci de l’opinion publique, se focalisent sur ces échéances courtes. Les politiques de consolidation de la résilience intellectuelle des citoyens, de sécurisation de leur situation économique, mettent aussi du temps à donner des résultats. Entretemps, les frustrations alimentent les mouvements contestataires et, comme on l’a vu aux États-Unis, voire en France désormais privée de majorité parlementaire, compliquent l’attribution de fermes mandats électoraux ainsi que le fonctionnement normal des institutions.
Les partis populistes, soutenus par les néo-empires, bien qu’ils se vantent souvent d’être souverainistes et attachés à l’identité nationale contre les forces dites « mondialistes », ont aussi beau jeu d’accuser la démocratie de ne pas être à la hauteur de ses valeurs de pluralisme lorsqu’ils se trouvent politiquement entravés d’accéder au pouvoir. L’arme informationnelle, par propagation de visions « alternatives », est aussi compliquée à contrer sans céder aux accusations de censure. Dans tous les cas, elle nécessite un lent effort d’éducation des opinions.
Le meilleur espoir pour les démocraties réside dans la conscience de leur vulnérabilité, qui a indéniablement crû dans la dernière décennie, mais aussi des exemples de résilience qui ont été démontrés en soutenant le choc terrible de la pandémie de Covid-19, l’ayant fait d’ailleurs plutôt mieux que les régimes autoritaires qui n’ont pu que camoufler les effets ravageurs de la maladie malgré leur gestion au cordeau. La vivacité de la discussion sur la crise de la démocratie est peut-être une des meilleures preuves de leur volonté de combattre ce qui les menace plutôt que de se laisser défaire.
Notes
(1) Samuel P. Huntington, The Third Wave: Democratization in the Late Twentieth Century, University of Oklahoma Press, 1993. Francis Fukuyama, qui était alors son élève, a été influencé par cette thèse pour avancer la sienne de la « fin de l’histoire ». Fukuyama a reconnu cette approximation de vue en présentant son ouvrage The Origins of Political Order: From Prehuman Times to the French Revolution (Farrar, Strauss and Giroux, 2011) en conférence publique au MIT cette même année.
(2) Remarquons notamment, aux éditions de l’Observatoire : Nicolas Baverez, Démocraties contre empires autoritaires : la liberté est un combat (2023) ; Bruno Tertrais, La Guerre des mondes : le retour de la géopolitique et le choc des empires (2023) ; Nicolas Tenzer, Notre guerre. Le crime et l’oubli : pour une pensée stratégique (2024).
(3) Thomas Gomart, Les ambitions inavouées : ce que préparent les grandes puissances, édition revue et augmentée, « Texto », Tallandier, 2024.
(4) Joseph Nye, Bound to Lead: The Changing Nature of American Power, Basic Books, 1990.
(5) Ralph B. Levering, Vladimir O. Pechatnov, Verena Botzenhart-Viehe, Earl C. Edmondson, Debating the Origins of the Cold War: American and Russian Perspectives, Rowman & Littlefield, 2002.
(6) Voir le roman de Giuliano da Empoli, Le Mage du Kremlin (Gallimard, 2022) pour une exposition éclatante de cette stratégie.
(7) Make America great again (« Rendre sa grandeur à l’Amérique »).
(8) Voir les récents essais de Timothy Snyder : On Tyranny: Twenty Lessons from the Twentieth Century (Penguin, 2017), The Road to Unfreedom: Russia, Europe, America (Penguin, 2018), On Freedom (Crown, 2024). Également ceux d’Anne Applebaum : Twilight of Democracy: The Seductive Lure of Authoritarianism (Doubleday, 2021) et Autocracy, Inc. (Doubleday, 2024). Notons la place que prennent des spécialistes de l’Europe centrale et orientale dans ces débats.
Légende de la photo en première page : Discours de Donald Trump à Atlanta, lors de sa campagne présidentielle, le 3 aout 2024. Inculpé pour « complot contre les institutions américaines » et « atteinte au droit de vote » des électeurs, l’ancien président avait saisi la Cour suprême en janvier 2021 pour revendiquer une immunité totale dans l’affaire de l’assaut du Capitole. Après une seconde élection le 6 novembre 2024, la justice américaine renonce finalement aux poursuites le visant dans le cadre de l’enquête. D’après un sondage mené par Associated Press en amont des élections, seuls 22 % des électeurs républicains se déclaraient confiants quant au juste décompte des voix. Un chiffre à la baisse : ils étaient 32 % en 2016. (© Shutterstock)













