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La défense aérienne et le retour aux fondamentaux de la liberté d’action dans un monde aérobalistique

Le tournant aérobalistique

Le désintérêt pour la défense aérienne s’estompe actuellement – on le voit notamment dans la nouvelle Loi de programmation militaire ou dans les récentes commandes européennes –, mais la menace a, entre-­temps, profondément changé pour prendre un tour aérobalistique. Qu’entendre par là ? Il faut constater que le caractère de la guerre, ces cinquante dernières années, implique de se départir des contraintes propres au combat dans les environnements solides – lenteur, difficulté des différents types d’espaces, prévalence de la défensive – par un contournement via les espaces fluides. Ce n’est pas seulement l’usage de la troisième dimension, de la mer, du cyber ou du spatial, mais aussi une plus grande dépendance du « solide » au « fluide » et l’adoption par les forces terrestres de rationalités que l’on pouvait surtout observer en stratégie aérienne, typiquement la recherche de la transparence des actions ennemies (6). À bien des égards, les travaux sur le multidomaine sont également le reflet de cette recherche de fluidification du solide.

Cependant, cette fluidification des opérations passe par l’empilement de capacités aérobalistiques, pratiquement toutes proliférantes, qui forment un véritable « magma aérien » où les limites entre catégories ne sont pas toujours lisibles.

• Les drones : dans les années 2010, la question était surtout celle des drones MALE (Medium altitude, long endurance) tactiques et, dans quelques armées, des microdrones. Depuis 2017 et le premier usage de microdrones lanceurs de grenades par l’État islamique s’y sont ajoutés les drones FPV (First person view), massivement utilisés dans la guerre d’Ukraine et, de plus en plus, ailleurs. Là où l’on parlait de flottes d’une douzaine de drones MALE dans de nombreux pays, l’Ukraine revendique une production annuelle de trois millions de drones, et les États baltes, de dizaines de milliers (7). Cette évolution radicale change totalement la donne tactique.

• Les MTO (Munitions téléopérées) ou munitions rôdeuses : elles se sont diversifiées dans les années 2010, avec des utilisations massives durant les guerres du Haut-Karabagh et d’Ukraine. Si la Pologne était historiquement le seul producteur européen (Warmate), la France, ainsi que l’Allemagne, la Russie ou encore la Chine se mettent sur les rangs, tandis que les producteurs historiques (Turquie, Israël, États-Unis) poursuivent leurs travaux (8). La distinction entre drones FPV, suicides par définition, et MTO est de facto mince et pourrait s’établir sur la portée et sur le mode de pilotage, les MTO étant commandées depuis des consoles fixes, plus lourdes à mettre en œuvre que les manettes servant à piloter les drones FPV.

• Les OWA-UAV (One way attack unmanned air vehicles) : ils peuvent être considérés comme des « missiles de croisière du pauvre », avec un rayon d’action de plusieurs centaines de kilomètres, des charges explosives relativement limitées et un système de guidage utilisant le GPS ou le GLONASS russe. Produits en grande quantité et à bas coût dans une grande diversité de types, parfois à partir de matériaux comme le bois – naturellement furtif –, ils sont propulsés par un moteur à piston et sont massivement utilisés dans la guerre d’Ukraine (9). L’Iran, avec le Shahed-136, les a industrialisés, et a transféré la technologie à la Russie.

• Les missiles de croisière classiques : on constate une relative prolifération, en particulier pour les missiles de croisière navals d’attaque terrestre, auxquels s’adjoignent depuis quelques années des missiles antinavires à capacité secondaire d’attaque terrestre. Alors que les États-Unis et le Royaume-Uni étaient les seuls à disposer de ces capacités au milieu des années 2000, ils ont été depuis rejoints par la Chine, la Russie, la France, la Corée du Sud, le Pakistan, l’Inde, Israël et Taïwan, ainsi que par la pléthore d’acquéreurs du NSM, de l’Exocet Block3, du RBS‑15Mk3, du Gabriel‑V, du Kh‑35 et de l’Onyx (10). Ces différents systèmes sont plutôt réservés à la frappe d’objectifs opératifs ou stratégiques. La prochaine évolution touche à l’apparition des HCM (Hypersonic cruise missiles), dont la fonction peut être, selon les types, liée à la frappe terrestre ou antinavire ou encore à la dissuasion nucléaire.

• Une nouvelle génération de missiles de croisière, qui émerge actuellement et est proche de la phase d’industrialisation (Kemankes, Wind Demon, Black Arrow, Jackal, Barracuda). Il s’agit d’engins ayant des portées un peu plus réduites et dotés d’une charge explosive moindre, mais qui offrent une granularité plus fine en termes de ciblage, permettant de frapper des cibles tactiques à haute valeur ajoutée dans et depuis la profondeur. Surtout, ils sont vantés comme pouvant être produits massivement et à coût maîtrisé, avec des systèmes de guidage terminal pouvant faire appel au « pixel targeting », en utilisant l’intelligence artificielle (IA) (11).

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