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La Chine et les Palestiniens : un soutien tactique

La posture chinoise n’est pas sans rappeler sa « neutralité » dans la guerre en Ukraine, tout en soutenant implicitement la Russie (diplomatiquement, matériellement, technologiquement et économiquement). Certes, les contextes stratégiques ne sont pas identiques. Cependant, l’observation de la diplomatie chinoise depuis plus de vingt-cinq ans, et plus récemment depuis le 7 octobre 2023, tend à montrer une politique marginalisant Israël et renforçant l’alignement avec Téhéran, Damas et les factions politiques arabes du Proche-Orient (8). Tout en accentuant son soutien aux Territoires palestiniens, Pékin critique l’État hébreu et s’active à afficher une posture médiatrice avec comme objectif le face-à-face américain et le discrédit de sa puissance. Les États et les sociétés civiles sont pris en compte dans cette stratégie.

Fin avril 2024, Pékin accueillait pour la première fois les principales factions palestiniennes, le Hamas et le Fatah, afin de discuter de leurs divisions en vue d’une réconciliation. Cela rappelle sa stratégie de densification de sa présence diplomatique et de son implication dans les affaires stratégiques du Moyen-Orient. Ses liens confortés avec l’Organisation de la coopération islamique (OCI), l’ensemble des pays arabes et l’Iran lui assurent une place et une voix majeures dans la région. En ce sens, Pékin s’unit au monde arabe pour demander un « cessez-le-feu » et poursuit son action à l’ONU pour une adhésion de la Palestine, qualifiant la situation à Gaza de « tragédie pour l’humanité ». Concrètement, l’aide humanitaire chinoise reste limitée. À la suite du veto de la Russie et de la Chine contre un projet de résolution américain le 25 octobre 2023 au Conseil de sécurité, le chef du Hamas, Ismaïl Haniyeh, a publié une déclaration saluant la position des deux pays. Puis, en février 2024, le mouvement islamique a salué la position chinoise devant la Cour internationale de justice (CIJ), condamnant la colonisation. Le mois suivant, la Russie et la Chine opposaient leur veto à un projet de résolution américain sur l’établissement d’un cessez-le-feu à Gaza pour « ne pas faire le jeu » de la Maison Blanche, soutien sans faille au gouvernement de Benyamin Netanyahou depuis le début du conflit.

En janvier 2024, Israël a signalé avoir découvert un important stock d’armes chinoises utilisées par le Hamas. L’implication croissante de la Chine dans la vente d’armements à des États du Moyen-Orient, tout en étant peu regardante sur la livraison indirecte à des groupes terroristes, témoigne de la consolidation des liens, notamment stratégiques, avec l’Iran et la Syrie. Alors que la République populaire avait développé ses relations avec l’État hébreu jusqu’à susciter l’inquiétude stratégique de Tel-Aviv et de Washington, qui s’est traduite par une limitation des échanges économiques sino-israéliens d’une part et par la restriction à divers domaines technologiques et militaires de la Chine en Israël d’autre part, son activisme diplomatique tend, depuis le 7 octobre 2023, à montrer une réduction durable des relations avec Israël au profit de Téhéran et des régimes arabes.

La motivation chinoise est portée par l’accélération de la rivalité systémique avec la puissance américaine. Le choix des mots de la diplomatie de Pékin vise à discréditer les États-Unis dans la région, à élargir les lignes de fracture entre les mondes occidentaux et non occidentaux, à augmenter son espace stratégique au Moyen-Orient, et à gagner les opinions publiques arabo-musulmanes. Stratégiquement, la Chine profite de la guerre et l’instrumentalise, à l’instar de Moscou, afin de multiplier les fronts pour la puissance américaine et d’anticiper l’usage de la force pour Taïwan (9). Comme pour le dossier ukrainien, le conflit Israël/Hamas est utilisé par Pékin à des fins de politique intérieure et de logique stratégique pour diluer le soutien américain à Taïpei. La contestation par la Chine de la puissance américaine, à laquelle sont associés l’Occident et Israël, est symétrique à la neutralisation de toutes critiques du régime de Xi Jinping (à propos des Ouïghours, de Hong Kong et de Taïwan) et à la recherche de sympathie auprès du « Sud global ».

Des relations anciennes issues de la vision de Mao Zedong et le tournant de Deng Xiaoping au Moyen-Orient n’auront fait rompre les liens ni avec Israël ni avec les Palestiniens. La répression des Ouïghours a été un temps un sujet international que Pékin a dépassé par une diplomatie de proximité et de montée en puissance de son aura tous azimuts. Le processus de paix dans les tensions israélo-palestiniennes est devenu un terrain d’affrontement international sino-américain. Si Pékin a pu prendre pied par l’économie et l’alternative à l’Occident, le 7 octobre 2023 semble induire un ralentissement de la relation Chine/Israël au profit d’une recrudescence du soutien propalestinien et d’une volonté de puissance incontournable au Proche-Orient. 

Notes

(1) Roger Faligot, Tricontinentale : Quand Che Guevara, Ben Barka, Cabral, Castro et Hô Chi Minh préparaient la révolution mondiale (1964-1968), La Découverte, 2013.

(2) Selon Mao Zedong, le système international est composé de « Trois mondes » : d’abord, il y a les deux grandes puissances rivales, les États-Unis et l’URSS ; puis, les puissances moyennes industrialisées et développées (Occident, Japon) ; enfin, le Tiers-Monde, qui a vocation à être dans le sillon de la République populaire de Chine.

(3) Jean-Pierre Cabestan, La politique internationale de la Chine : Entre intégration et volonté de puissance, Les Presses de Sciences Po, 2022.

(4) Pour en savoir plus : « Chine : Puissance du Moyen-Orient ? », in Moyen-Orient no 58, p. 15-69, avril-juin 2023.

(5) Bassma Kodmani, « Au Moyen-Orient, la Chine garantit aux dictateurs la longévité », Institut Montaigne, 18 mai 2021.

(6) Tuvia Gering, « Full throttle in neutral: China’s new security architecture for the Middle East », Atlantic Council, 15 février 2023.

(7) Quentin Couvreur, « La Chine face aux attaques du 7 octobre 2023 », CERI, octobre 2023.

(8) Tuvia Gering, « China: Neither a “A Match Made in Heaven” Nor the “Axis of Evil” », in INSS Insight no 1820, 25 janvier 2024.

(9) Mark Leonard, « China’s Game in Gaza: How Beijing Is Exploiting Israel’s War to Win Over the Global South », in Foreign Affairs, 8 janvier 2024.

Légende de la photo en première page : L’ambassadeur de Chine auprès des Nations unies vote, le 20 février 2024, pour un cessez-le-feu immédiat à Gaza. ©Xinhua

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°63, « Bilan Géostratégique 2024 : Guerre ! », Juillet-Septembre 2024.

À propos de l'auteur

Emmanuel Véron

Docteur en géographie, spécialiste de la Chine contemporaine et de relations internationales, associé à l’Institut français de recherche sur l’Asie de l’Est (IFRAE), enseignant-chercheur associé à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) et à l’École Navale (1).

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