Pour mener ses missions, le pilote russe cherche à s’éloigner encore des systèmes sol-air ukrainiens, et donc des cibles, ce qui oblige à renouveler l’arsenal tout comme les modes opératoires.
Un nouveau tandem missile/drone, engagé de Zaporijjia jusqu’à Koursk
Le 16 mai 2023, une chaîne Telegram russe publie la vidéo d’une frappe de missile Kh‑38ML (15). Un pont situé derrière les lignes ukrainiennes est touché, à 3 km à l’ouest de Bakhmout. L’entrée en action du missile Kh‑38 s’officialise, bien que des sources russes concordantes attestent que des tirs ont été réalisés en 2022 en Ukraine, manifestement pour des tests opérationnels (16). Ces prises de vues s’égrènent, la 87e est diffusée le 25 octobre 2024.
La sécurité du lancement prime la performance opérationnelle. Bon à tout faire pour l’appui tactique, le bombardier Su‑34 constitue l’unique vecteur de ce missile, sur les images capturées en vol ou sur les tarmacs russes. Leurs équipages ne sont pas vraiment soucieux d’être observés par les radars ukrainiens. Diffusée en septembre 2023, une vidéo d’un lancement est prise à une altitude relativement élevée (17), de l’ordre de 7 000 m, où l’avion est parfaitement détectable. Si ces derniers volent haut, ils restent à quelque distance du front, par crainte d’entrer dans le domaine de tir des systèmes sol-air adverses. Deux frappes menées le 10 mai et le 13 juin 2024 dans la région de Kharkiv pénètrent à 18 km à l’intérieur des lignes ukrainiennes, ce qui constitue un record. En moyenne, ces munitions traversent une distance deux fois plus réduite en zone adverse, alors que le missile Kh‑38 dispose d’une portée de 40 km (18).
Le tir s’effectue ainsi bien au-dessus des territoires contrôlés par la Russie, en sécurité (19). La méthode de guidage terminal, via une illumination laser, rappelle le souci de s’éloigner du danger. Bien que la Russie possède des désignateurs, déployables au sol par des équipes infiltrées, elle recourt à des drones pourvus d’une optique d’illumination laser. Ceux-ci sont habituellement de type Orlan‑30 et parfois – dans le secteur de Kherson (20) – des Supercam S‑350 spécialement équipés, dont le vol et l’architecture en aile volante sont discrets face aux radars.
Des ponts sont souvent touchés, mais rarement détruits. Sur les 87 vues de frappes de missiles Kh‑38 diffusées, les ponts en sont la cible à 61 reprises. Le reste consiste en des attaques de bâtiments, dans les régions de Kherson et Vuhledar (sud de l’Ukraine), tout au début de l’engagement de cette arme. En septembre 2023, les ouvrages de franchissement de la région de Koupiansk (nord-est) deviennent l’objectif prioritaire et le restent ensuite. Les images attestent de frappes ajustées sur les tabliers, qui sont impraticables après l’impact. Pour autant, la charge explosive de 250 kg paraît trop faible pour affaisser les piles. Des remises en état sont réalisées par l’Ukraine, ce qui pousse la Russie à prolonger les frappes sur certains objectifs : le pont de Koupiansk-Ouslovka est touché à 12 reprises par des missiles Kh‑38, du 26 septembre 2023 au 25 octobre 2024.
Par ailleurs, les attaques sont moins fréquentes l’hiver, avec des absences en janvier 2024 et 2025. La raison vient probablement des conditions météo, défavorables au vol des avions de combat ainsi qu’aux missions des drones : leurs batteries supportent mal les températures négatives (21), alors que les lasers de désignation sont sensibles à la présence de cristaux de glace en saison froide. Ce relâchement offre une trêve à l’Ukraine, à une période où les ponts lui sont le plus indispensables. De la sorte, les frappes russes peuvent gêner certaines actions de son adversaire, telles que les évacuations de blessés. En revanche, cette pression ne devrait guère de causer de grave crise logistique sur un endroit donné du front.
Finalement, une nuisance de plus
Le réalisme paraît prévaloir côté russe, à propos de l’emploi du Kh‑38. Un ancien pilote de Su‑34 résume ainsi la situation, en août 2024 (22) : « Nous détruisons tous les ponts dont nous n’avons pas besoin, avec tous les moyens que nous avons. Fondamentalement, ce sont les Kh‑38 avec guidage laser. Si le pont est frêle, le tir fonctionnera. Nous ne pouvons toujours pas détruire les ponts plus épais ou plus éloignés. Les [missiles balistiques] Iskander et Kinjal font [seulement] des trous dans les ponts, tout le reste n’a pas la précision, ou l’allonge, ou possède une charge trop faible. »













