Guerre des pauvres
Le conflit ouvert le 7 octobre 2023 a conduit à un appauvrissement croissant de nombreux groupes de la population israélienne. En fait, les zones touchées directement par la guerre (Nord et Sud d’Israël) sont des régions qui étaient déjà les plus pauvres du pays avant la guerre. Le rapport 2023 sur la pauvreté et les inégalités que publie l’Institut d’assurance nationale (6) indique que 1,98 million d’Israéliens vivent sous le seuil de pauvreté, soit 20,7 % de la population ; ce taux monte à 24,5 % dans la région Sud et 21,7 % dans la région Nord, contre 11,6 % d’Israéliens pauvres dans la région Centre du pays.
Les chiffres de 2023 ne prennent pas en compte les retombées de la guerre sur le portefeuille des Israéliens en 2024 ; la pauvreté fera un bond supplémentaire en raison de la guerre qui a affaibli le pouvoir d’achat des Israéliens déjà pauvres et des classes moyennes qui se sont appauvries. Beaucoup d’Israéliens ont vu leurs revenus chuter fortement durant la guerre, notamment les 150 000 familles déplacées du Sud et du Nord, qui ont cessé leur travail durant plusieurs mois. Des secteurs d’activité entiers tournent encore au ralenti (comme agriculture et tourisme) ; leur redémarrage prendra du temps, laissant dans le désarroi les familles qui en vivent. Mobilisés par Tsahal, des travailleurs indépendants ont dû fermer leurs commerces, perdant leurs investissements et sources de revenu. Les salariés ont vu leurs salaires gelés alors que les prix au détail continuent de s’envoler, entrainant une perte sensible de leur pouvoir d’achat.
Certes, l’État a versé des dédommagements aux déplacés et victimes de la guerre, mais les aides sont lentes et partielles ; sans compter que les critères d’attribution sont parfois sévères et laissent sur le carreau de nombreux professionnels. La pauvreté n’est pas un phénomène nouveau en Israël ; en revanche, elle s’est aggravée depuis le début des années 2000 avec le vent de libéralisme qui a soufflé sur le pays et lorsque le filet de protection sociale s’est aminci. Quant à la politique fiscale mise en place durant cette guerre, elle continue de favoriser les plus riches et de couper dans les services publics aux plus pauvres.
L’augmentation significative du volume de migration négative est une des autres retombées significatives de la guerre actuelle sur l’unité de la société israélienne. En 2024, 82 700 Israéliens ont quitté le pays, contre seulement 23 800 citoyens qui sont revenus au pays. Israël a donc perdu 58 900 habitants uniquement par le biais des migrations des Israéliens vers des pays plus accueillants (7). Les émigrants actuels se caractérisent par un niveau socio-économique et éducatif plus élevé que la moyenne nationale. Or en Israël, la démographie est un fort moteur de la croissance économique, qui repose sur la matière grise de sa population. Les conséquences négatives de l’émigration sont donc très vastes ; la fuite des cerveaux est préjudiciable à l’économie et elle est un facteur d’appauvrissement sociétal.
Rails de la croissance
Les conflits en cours au Proche-Orient continueront d’exercer une influence majeure sur les perspectives de l’économie israélienne. Selon les récentes prévisions de l’OCDE (8), la croissance du PIB israélien s’établira à un petit 2,4 % en 2025 avant de repartir à 4,6 % en 2026. Une normalisation du climat économique devrait favoriser un redressement des exportations, notamment dans les services de hautes technologies, de la consommation privée et des investissements, alors que la consommation publique va se ralentir.
La reprise de l’activité économique, amorcée modérément au second semestre de 2024, ne garantit pas le retour d’une croissance forte et durable en 2025. Des réformes structurelles sont nécessaires pour remettre l’économie sur les rails de la croissance et améliorer durablement les niveaux de vie. Il s’agirait de rehausser la productivité en améliorant les compétences des Juifs ultraorthodoxes et des Arabes israéliens pour mieux les intégrer sur le marché du travail, de réaliser des investissements massifs en infrastructures, de réduire les obstacles à la concurrence et d’assurer un niveau suffisant de financement dans l’éducation et la recherche. Quant à la préservation de l’État de droit, elle devient indispensable à la prospérité économique d’Israël.
Notes
(1) Central Bureau of Statistics, Israel’s National Accounts 2023, Jerusalem, 2024.
(2) Central Bureau of Statistics, Statistical Abstract of Israel 2022, Jerusalem, 2023.
(3) Central Bureau of Statistics, Israel’s National Accounts 2024, Jerusalem, 2025.
(4) OCDE, Statistiques des recettes publiques 2024, Éditions OCDE, Paris, 2024.
(5) Bank of Israel, « The Monetary Committee decides to leave the interest rate unchanged at 4.5 percent », communiqué de presse, 24 février 2025.
(6) Niza Kasir, Rina Pines, Nethanel Flam, Report on the Dimensions of Poverty and Income Inequality 2023, The National Insurance Institute, Jerusalem, 2024.
(7) Central Bureau of Statistics, « Population of Israel on the Eve of 2024 », communiqué de presse, 31 décembre 2024, Jerusalem.
(8) OCDE, Perspectives économiques de l’OCDE, volume 2024, numéro 2, Éditions OCDE, Paris, décembre 2024.
Légende de la photo en première page : Vue de la Bourse de Tel-Aviv. La Banque d’Israël intensifie ses ventes d’obligations d’État pour financer l’effort de guerre. Un montant record de 8 milliards de dollars a été levé, mais l’intérêt des investisseurs étrangers s’est nettement affaibli : seuls 8,4 % des obligations sont désormais détenues hors du pays, contre 14,4 % avant le début du conflit avec le Hamas. Pour compenser cette désaffection, Israël a relevé les taux d’intérêt de ses obligations, alourdissant ainsi le cout de la dette publique de 1,5 % en 2024. (© Shutterstock)













