Magazine DSI

Mutations stratégiques en Europe. Conséquences opérationnelles pour les armées françaises

Les capacités et les coopérations opérationnelles futures des armées françaises devront refléter cette nouvelle ambition stratégique, en direction du Grand Nord, de la mer Baltique, de la mer Noire et de la Méditerranée orientale, afin que la France puisse peser de tout son poids contre toute tentative de la part de la Russie de contourner la dissuasion par des prises de gage territoriales et des manœuvres d’intimidation nucléaire à l’encontre de pays européens alliés. À l’inverse de la tendance lourde depuis la fin de la guerre froide de dissocier la dissuasion nucléaire des forces conventionnelles, un couplage plus marqué des deux sera nécessaire, afin que la manœuvre conventionnelle puisse bénéficier de l’apport des capacités nucléaires et prolonger leur effet dissuasif, et, ainsi, dissuader toute menace ou tentation d’escalade.

Cette démarche devra privilégier, partout où cela sera possible et utile, les conditions suivantes :

• s’appuyer sur le cadre familier que représente l’OTAN, afin de maintenir la continuité opérationnelle, de bénéficier de l’interopérabilité des procédures, des tactiques et des transmissions et d’éviter des redondances nuisibles ;

• renforcer les coopérations et les partenariats opérationnels déjà en place, par exemple avec l’Allemagne dans le cadre de la brigade, de l’escadron de transport et de la force navale franco – allemande, et avec le Royaume-Uni dans celui de la Combined joint expeditionary force (CJEF). Ce renforcement devrait viser à mettre un terme à la plus grande source de faiblesse militaire de l’Europe, qui est le morcellement de ses capacités militaires en « petits paquets », à mutualiser les moyens des uns et des autres et à diminuer la dépendance des Européens vis-à‑vis de la contribution américaine, qui est, de longue date, un poids excessif pour les États-Unis ;

• rechercher la coopération et l’interopérabilité avec les forces américaines, en Europe et dans le monde.

L’articulation des armées dans cette perspective nouvelle devra privilégier trois fonctions :

• la présence, d’une manière beaucoup plus soutenue et continue, en Europe et autour, dans un but de vigilance et de dissuasion renforcées ;

• la protection, en développant une capacité interarmées à maintenir des contingents déployés sur la durée et durcis, dans une mission de bouclier, à l’avant, en Estonie et en Roumanie, ainsi que, probablement, à l’avenir, en Pologne, et de manière plus épisodique, dans le Grand Nord ;

• la projection, par la recherche d’une capacité multinationale de frappe conventionnelle dans la profondeur combinant des composantes air-sol, mer-sol et sol-sol, selon les préférences et les capacités des uns et des autres.

Les trois fonctions sont complémentaires : la fonction présence renseigne la protection et la projection, tandis que la projection vient renforcer la protection, soit en dissuadant l’agression par une menace sur les arrières de l’adversaire, soit en prolongeant les effets de la défense dans la manœuvre de contre – offensive.

Un format de forces durci et amplifié

Ces ambitions rehaussées par rapport aux circonstances présentes exigeront une adaptation de la capacité et du format des trois armées, en visant une disponibilité des matériels plus haute et un volume de forces amplifié. Sans rechercher la masse, densifier les moyens et les effets participera d’une volonté d’intégrer les leçons de la guerre en Ukraine, particulièrement celle de prévenir un conflit long et nécessairement dévastateur.

Armée de Terre

Depuis 2016, l’armée de Terre a entrepris une importante remontée en puissance. Les principales étapes ont été :

• la transformation en 2016 des états – majors de force de Besançon et de Marseille en 1re et 3e divisions et l’activation de la 4e brigade d’aérocombat ;

• la mise sur pied en 2023 d’un Commandement du combat futur et, séparément, d’un Commandement terre Europe (CTE) au sein d’un Commandement de la force et des opérations terrestres reformé à Lille ;

• la certification en 2024 du Corps de réaction rapide-France de Lille au standard OTAN de War-fighting corps (WFC) ;

• la réactivation, en 2024 aussi, de la 19e brigade d’artillerie et de la brigade du génie ;

• la création, enfin, de quatre commandements spécialisés dans les domaines des actions spéciales, du renseignement, de l’appui logistique et de l’appui numérique et cyber.

Ces réformes devront être complétées utilement par des mesures supplémentaires :

• la transformation du CTE en un commandement du niveau de l’armée apte à exercer le contrôle opérationnel sur deux ou trois corps d’armée français et alliés. L’Allemagne et la Pologne seraient amenées à créer des commandements d’armée correspondants ;

• la mise sur pied d’un troisième état – major de division, en complément des 1re et 3e divisions, pour amplifier la voilure de la Force opérationnelle terrestre (FOT) et permettre un renforcement simultané des partenariats divisionnaires avec les armées de terre allemande et britannique ;

• le renforcement de la 19e brigade d’artillerie avec des capacités de reconnaissance et de frappe de précision dans la profondeur, sous la forme de drones d’attaque, de lance – roquettes multiples modernisés et de missiles sol-sol de longue portée, ainsi que de moyens sol-air étoffés.

La troisième division envisagée pourrait être stationnée en Picardie et orientée vers les opérations combinées en Europe du Nord, de l’Estonie au nord de la Finlande, en partenariat avec le Royaume-Uni, tandis que la 1re division se concentrerait sur les opérations multinationales dans un arc de cercle s’étendant de la Lettonie à la Roumanie, en coopération avec l’Allemagne. La densification de la FOT avec une troisième division, y compris par le recours à une réserve opérationnelle plus étoffée, donnerait à celle-ci la voilure nécessaire, en temps de paix, pour assurer une rotation des forces plus souple aux avant – postes et pour faire face, en temps de guerre, à l’hypothèse d’agressions simultanées sur plusieurs points du front européen, même si elles étaient de volume et de rythmes différents. Ce renforcement pourrait s’accompagner utilement de l’ouverture d’un site de transit et de soutien logistique en Allemagne, comparable au camp britannique de Sennelager.

0
Votre panier