Le graal de la flexibilité opérationnelle
Nous distinguons donc aujourd’hui deux voies différentes : la doctrine chinoise repose sur la planification et le recours à des solutions préétablies, disponibles en nombre et en tout temps (c’est dans ce cas l’usage généralisé de la propulsion solide), quand celle qui a désormais la préférence des autorités américaines favorise l’offre commerciale, censée apporter davantage de flexibilité. C’est tout l’intérêt d’un programme comme TacRS, qui permet d’affiner les procédures, notamment logistiques. Il s’agit par exemple de pouvoir disposer sur le marché de briques modulaires aptes à être intégrées à la bonne architecture, au bon moment, selon un besoin donné. L’US Space Force affirme même sa volonté de ne plus avoir à conserver de satellites en réserve, et les compagnies qui concourront à leurs appels d’offres devront faire des propositions incluant des prototypes prêts à être lancés dans un délai de 12 à 18 mois, le lancement rapide sous 24 heures, pour une pleine capacité opérationnelle dans les 48 heures suivant la mise sur orbite.

Mais justement, dans le cadre de sa stratégie spatiale de défense, quel modèle de lancement réactif pour la France (3) ? Revenons tout d’abord sur la solution aéroportée, par ailleurs utilisée en 2021 pour la mission américaine TacRL‑2, grâce au lanceur Pegasus XL de Northrop Grumman. En France, c’est la start-up Dark qui a l’ambition de reprendre l’héritage du MLA en développant depuis l’aéroport de Bordeaux-Mérignac un service de lanceur aérolargué, pour des missions de nettoyage de l’orbite. Mais le projet n’est pas à un stade très avancé. En Europe, Virgin Orbit a longtemps tenté de convaincre l’OTAN que sa solution permettrait de pouvoir décoller d’une vingtaine de pistes déjà bâties sur le continent et outre-mer. Un élan brisé en 2023, alors que Virgin annonçait regarder avec intérêt les réflexions de la Royal Air Force britannique sur le sujet du lancement réactif, jugeant que la sécurité nationale pouvait représenter jusqu’à 50 % du marché. En effet, en janvier 2023, l’échec du lancement de son « Launcher One » allait directement précéder la faillite de l’entreprise – dès le mois de mars – et le démantèlement de ses actifs. Les ambitions stratégiques du Royaume-Uni s’en trouvent impactées, tout comme celles de l’Australie, du Japon, ou même du Luxembourg, qui discutaient tous avec Virgin Orbit.
Du côté des microlanceurs plus conventionnels, Latitude et Hypr-Space sont en France les deux sociétés les plus avancées, avec des vols inauguraux prévus à l’horizon 2025. La première, implantée à Reims, mise sur un modèle commercial particulièrement réactif et flexible (impression en 3D, propulsion liquide…). La seconde, à Bordeaux, met en avant sa solution de rupture de propulsion hybride, dont l’un des atouts dans l’architecture du moteur est qu’il est possible de choisir le couple d’ergols, et donc éventuellement des ergols liquides stockables, ce qui permet de ne pas avoir à faire le plein du lanceur sur le pas de tir. Une telle capacité permettrait une mise en œuvre beaucoup plus simple qu’avec une propulsion liquide standard cryogénique, mais aussi qu’avec la propulsion solide, puisque non pyrotechnique. Des facilités logistiques et opérationnelles qui constituent un atout dans le cadre d’une composante réactive. HyprSpace, parmi ses nombreux soutiens, reçoit justement l’appui technique de la DGA Essais Missiles à Saint-Médard-en-Jalles, près de Bordeaux. Il apparaît donc qu’à l’heure des choix, la France aura devant elle plusieurs modèles à évaluer et dont disposer, une chose assez rare pour être soulignée.
Notes
(1) Corey Crowell et Sam Bresnick, « Defending the Ultimate High Ground: China’s Progress Toward Space Resilience and Responsive Launch », Center for Security and Emerging Technology, juillet 2023.
(2) À l’époque, c’est cette version du Rafale qui a le plus de bagage opérationnel, étant entrée en service dans la Marine nationale en 2004. Son train d’atterrissage renforcé, et rehaussé, le rend de surcroît parfaitement adapté à recevoir le MLA en point d’emport ventral. L’Eurofighter aurait, pour sa part, dû porter le lanceur sous son aile.
(3) Officiellement, les autorités militaires comme politiques françaises ne se sont pas positionnées sur cette problématique, mais déclarent régulièrement y rester attentives.
Légende de l’image en première page : À Bordeaux, la société HyPrSpace (Hybrid Propulsion for Space) développe un microlanceur qui, théoriquement, pourrait assez bien répondre à des besoins militaires, notamment pour des lancements en orbite basse sous courts préavis. Le développement d’une telle capacité va cependant nécessiter de profonds changements organisationnels et culturels, aussi bien dans l’industrie que dans les forces. (© HyPrSpace)













