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Quelle défense sol-air pour l’armée de Terre ?

S’agissant de l’intégration des systèmes de DSA dans la 3e dimension, l’établissement et le partage en temps réel d’une situation aérienne renseignée (Recognized air picture) permettent, via les PC DSA, une coordination optimale avec les opérations aériennes (appui aérien rapproché, renseignement, surveillance et reconnaissance, transport aérien et évacuation) et les hélicoptères de la composante terrestre. Pour les autres I3D Terre (artillerie sol-sol, drones, MTO), la gestion du risque opérationnel intégrée au processus d’élaboration des ordres permettra de ne pas contraindre inutilement l’emploi de l’artillerie. Ainsi, hormis avec les activités d’aéronefs habités, aucune mesure de déconfliction 3D n’est requise entre les activités d’artillerie (tirs balistiques, dont contre-batterie) et les activités drones/MTO. Pour les systèmes d’artillerie antiaérienne non intégrés à un PC DSA (autoprotection des unités toutes armes – TTA), leur crédibilité passera immanquablement par une maîtrise des effets de bord dans la 3D des armes utilisées (systèmes d’aide à la visée et de conduite de tir adaptés, intelligence artificielle pour aider à l’identification certaine de la menace…). Finalement, pour les forces terrestres, la bataille livrée dans la zone des contacts s’étend désormais et avec la même intensité dans l’espace aérien immédiatement supérieur.

Le nécessaire équilibre technologique

L’arrivée de la menace drone dans le panorama démontre que la réponse défensive doit être économiquement proportionnée. Le tir systématique d’un missile coûteux ne peut constituer la seule riposte. L’armée de Terre doit donc pouvoir disposer d’un panel varié de réponses en fonction de la menace qui aura comme première caractéristique la saturation. La constitution d’un mix technologique « high/low » s’impose. Pour ce faire, l’armée de Terre cherche à combiner des munitions canon de type obus airburst (8) contre les drones ou les RAM (Roquettes, artillerie, mortiers), avec plusieurs types de missiles contre les autres types d’aéronefs.

Pour faire face à l’étendue du spectre que constitue la menace aérienne aujourd’hui, la trame LATTA/LADA/DSA doit se composer de moyens adaptés, polyvalents et complémentaires pour éviter que le système de défense se retrouve trop facilement contourné. Une défense sol-air doit pouvoir bénéficier de radars adaptés soit à la détection longue distance de gros objectifs, soit à la détection au plus près d’objectifs de la taille de drones. En matière d’interception, le recours à des solutions à base de canons en LATTA, LADA et DSA est impératif. En fonction de l’objectif, ils doivent pouvoir tirer de l’obus antiaérien ou airburst. Quant aux missiles, la complémentarité en matière de technologies de guidage est là aussi nécessaire. Un missile à guidage passif utilise les rayons infrarouges (IR) émis par la cible ; or la signature IR des cibles diminue fortement par temps de pluie ou par forte nébulosité, ce qui restreint d’autant la portée. Les missiles à guidage actif ou semi-­actif, eux, s’accrochent sur les ondes radars de leur propre système de détection ou sur celles d’un système de guidage au sol et ne sont pas gênés par les conditions météorologiques. Certains systèmes antiaériens comme le NASAMS (Norwegian advanced surface-to-air missile system) tirant des AIM‑120 américains (missile air-air à l’origine) disposent des deux technologies et l’opérateur opte pour le guidage le plus adapté au moment du tir. D’autres types de guidage, comme le laser, existent et mériteraient d’être étudiés. Un panel de moyens ayant des portées et des altitudes atteignables variées donnera la complémentarité tactique pour assurer la couverture mutuelle des moyens de défense face à une menace en stand off et pour répondre aux différents cas d’usage de menace aérienne.

Disposer de matériels polyvalents et adaptés à la géométrie du champ de bataille moderne

Une fois les impératifs de complémentarité technologique et de garantie du continuum LATTA/LADA/DSA posés, quelle pourrait être l’articulation des moyens ? Des sections LADA spécialisées équipées de Serval-­canon de 30 mm entrent peu à peu en service au sein des unités DSA de l’armée de Terre. Ces canons devront disposer d’une double alimentation en obus antiaériens et obus airburst antidrones. Les sections de DSA pourraient être équipées de Serval-­MANPADS ou de Serval-­tourelle, permettant de redonner à l’armée de Terre une capacité de défense sol-air d’accompagnement sous blindage au plus près de l’unité appuyée. Ces capacités d’agression 3D devront être couplées à une trame renouvelée de radars tactiques complémentaires (passifs, actifs, bande X, bande S) garantissant l’alerte avancée et le meilleur niveau de performance de détection sur tout le spectre de la menace aérienne. Enfin, le futur C2 DSA devra garantir les fonctions « commandement » et « conduite des feux » dans les conditions de mobilité (au rythme de l’unité appuyée), d’agilité (délais de mise en œuvre, « plug and play ») et d’interopérabilité (échanges d’informations d’intérêt avec les unités interarmes, intégration à la chaîne fonctionnelle interarmées d’engagement, interfaçage avec les unités alliées).

Au-delà des fusils brouilleurs et autres systèmes canon, il sera vital de poursuivre l’effort de recherche et d’innovation pour contrer la menace drone qui ne cesse de se développer d’un point de vue technologique jusqu’à devenir de plus en plus autonome et résistante au brouillage. Comment ne pas évoquer ici la perspective de drones « tueurs » de drones ? La victoire dans la basse couche implique également de consentir un degré de décentralisation locale de responsabilités, aux chefs interarmes en matière d’autoprotection antiaérienne de leurs propres unités et emprises (unités TTA). Dès lors, l’emploi généralisé de missiles basse technologie et multirôles sur des cibles terrestres ou aériennes serait de nature à compléter la défense d’ensemble tout en limitant les possibilités d’infiltration aérienne dans la basse couche.

Une défense d’ensemble

La Force opérationnelle terrestre (FOT) doit être en mesure d’assurer sa propre défense sol-air multicouche impliquant une densité et une variété de moyens d’action dans la basse couche. Pour cela, au sein de ses éléments organiques de grande unité, elle a besoin de disposer de DSA, au-delà de la très courte portée, destinée à une défense d’ensemble à base de missiles à guidage actif ou semi-­actif, ayant des portées assez longues et une aptitude à atteindre des altitudes suffisantes pour repousser les capacités de tir en stand off de la menace aérienne. Ainsi, l’armée de Terre sera en mesure d’assurer sa liberté d’action au sol, de contribuer à la supériorité aérienne aux côtés des aéronefs et des moyens de défense aérienne de l’armée de l’Air et de l’Espace, voire d’empêcher l’ennemi aérien de gagner la supériorité aérienne, même temporairement.

Notes

(1) Le coût marginal de fabrication de ce drone serait inférieur à 30 000 dollars.

(2) Unités d’artillerie sol-air de niveau groupement tactique (GTASA), sous-groupement tactique (SGTASA) ou section.

(3) De type MANPADS, donc la destruction systématique au sol avant le lancement est presque impossible (DEAD : Destruction of enemy air defence).

(4) La basse couche est parfois surnommée « littoral aérien ». M. K. Bremer et K. A Grieco, « Contesting the Air Littoral », Aether, vol. 3, no 3, automne 2024, disponible sur www​.airuniversity​.af​.edu.

(5) Adrien Gorremans, avec la participation de Jean-Christophe Noël, « L’avenir de la supériorité aérienne. Maîtriser le ciel en haute intensité », Focus stratégique, no 122, IFRI, janvier 2025.

(6) Kobi Barak, « The Sky is No Longer the Limit: The Need for a Ground Forces UAV Fleet and Multi-Dimensional Warfare Capabilities », Dado Center Journal, 11-12 (2017).

(7) Un intervenant dans la 3e dimension (I3D) est défini comme tout mobile occupant à un instant donné une position dans le milieu aérien. Synonyme d’utilisateur de l’espace aérien pour les aéronefs pilotés, il correspond à l’élément de force employant les autres I3D (équipe opérant un drone ou élément d’artillerie pour les obus…).

(8) Un obus airburst est un projectile qui éclate sur sa trajectoire afin de créer une gerbe d’éclats adaptée à l’interception de cibles de petites dimensions (drones, RAM).

Légende de la photo en première page : Après les réformes ayant vu le passage des missiles à moyenne et longue portée à l’armée de l’Air, le Mistral est devenu la principale arme antiaérienne de l’armée de Terre. Mais ce dernier a bien évolué… (© Spech/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°101, « Défense sol-air : retour au premier plan », Avril-Mai 2025.
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