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Penser les opérations. Les opérations offensives de dissuasion

La Marine nationale déploie temporairement son groupe aéronaval au large des côtes libyennes, tandis que l’armée de l’Air déploie à Bangui et à Ndjamena une escadre aérienne de huit Jaguar et sept chasseurs Mirage F1C avec plusieurs appareils d’appui et de soutien. Dissuader par la menace de la foudre aérienne, c’est bien, mais c’est beaucoup plus efficace et démonstratif si l’on déploie aussi des forces terrestres. Les trois points clés du centre du pays, Moussoro et Abéché en une semaine puis Ati en fin d’année, sont occupés chacun par un Groupement tactique interarmes (GTIA) français, appuyés par un groupement aéromobile de 19 hélicoptères Gazelle armés. Comme la première fois, on doit aussi faire face à une menace aérienne en opération extérieure et on déploie aussi une section de missiles Crotale à Ndjamena et des radars d’alerte dans quatre points du pays.

Contrairement à la délicate dissuasion par le nucléaire qui impose une ambiguïté sur le moment de l’emploi en premier, la dissuasion par le conventionnel nécessite de la clarté. Concrètement, il faut une ligne rouge et une description de ce qui va se passer si l’adversaire la franchit et devient ainsi un ennemi, au moins temporairement. Pour « Manta », la diplomatie française désigne le 15e parallèle comme ligne rouge dont le franchissement justifiera d’abord une attaque aérienne puis le combat contre un GTIA si la colonne poursuit en direction du sud. Face à la mise française, l’adversaire est placé devant le choix de se coucher ou de monter dangereusement les enchères.

C’est là qu’intervient la période de test. En janvier 1984, une colonne du GUNT effectue un raid au sud du 15e‑parallèle et revient au nord avec deux otages civils français. Les Français lancent immédiatement une patrouille de Jaguar à sa poursuite, mais les atermoiements dans le processus de décision français sont tels qu’un appareil est finalement abattu et son pilote tué avant d’avoir pu agir. Le test a donc abouti à la constatation que les Français sont tellement prudents qu’ils font remonter toute décision de tir jusqu’au président de la République. Pour compenser cet échec, les Français sont obligés d’« en rajouter » dans les moyens et les déclarations. La ligne rouge est montée au 16e parallèle, les effectifs français renforcés jusqu’à 3 500 hommes et les conditions d’ouverture du feu plus décentralisées. Au bout du compte, « Manta » atteint son objectif, au prix de 13 soldats tués accidentellement, puisque les Libyens et le GUNT n’ont pas osé aller plus loin que ce raid et attaquer Ndjamena. Le leader libyen, le colonel Kadhafi, accepte même de retirer ses forces du Tchad en échange de la réciprocité française. C’est en réalité une manœuvre diplomatique et une tromperie. Le dispositif français est effectivement retiré en novembre 1984, mais, au mépris des accords, les Libyens continuent de construire une grande base à Ouadi Doum dans le nord du Tchad (2).

Les hostilités reprennent en février 1986 avec une nouvelle attaque rebelle et libyenne au sud du 16e parallèle. La France n’est plus présente militairement sur le territoire, sinon par des conseillers, mais elle considère que l’accord de septembre 1984 n’a pas été respecté et que, par voie de conséquence, la ligne rouge mise en place précédemment était toujours en vigueur. Comme cela n’avait visiblement pas été assez clair pour dissuader, il fallut mettre à exécution la menace : un raid aérien est lancé sur la base de Ouadi Doum. Un nouveau dispositif militaire français, baptisé « Épervier », est mis en place, limité à des moyens aériens et à leur protection au sol, mais cette fois nous sommes en guerre sur le seuil. Les Libyens n’osent pas attaquer par le sol, sous peine d’être foudroyés par les Jaguar comme quelques années plus tôt les colonnes du Polisario attaquant le train minéralier mauritanien. Ils tentent de le faire par le ciel. Après l’attaque sur Ouadi Doum, un bombardier Tu‑22 libyen est lancé sur Ndjamena. La France échoue à l’intercepter, mais il fait peu de dégâts et s’écrase au retour. La France renouvelle ses frappes aériennes discrètes ou revendiquées, comme le nouveau raid sur Ouadi Doum en janvier 1987 en appui de l’offensive vers le nord des Forces armées tchadiennes, désormais réunifiées avec le ralliement du GUNT. Le 7 septembre, trois Tu‑22 libyens sont de nouveau lancés en réaction contre Ndjamena et Abéché. L’un d’entre eux est abattu par un missile antiaérien Hawk. Le 11 septembre 1987, un premier cessez-­le-feu est déclaré et des négociations commencent, qui aboutiront à un accord de paix en mars 1988.

Un art délicat et tout de détermination

L’intervention dissuasive au cœur d’un conflit ou du moins d’une crise en cours est un exercice délicat. Elle suppose, comme pour toute opération de dissuasion, d’associer moyens et détermination. Les moyens doivent être le plus possible à la hauteur de la menace qu’ils sont censés arrêter ou punir. La détermination doit être démontrée. Une première difficulté réside aussi dans le fait que tout cela doit être mis en place par surprise, afin de ne pas tenter l’adversaire de se lancer préventivement dans l’aventure ou au moins de préparer une parade à la mise en place du bouclier. Il faut donc s’appuyer sur un processus de décision rapide, des forces en alerte et des capacités de transport suffisantes ou des forces proches du théâtre en crise ou en guerre.

La deuxième difficulté est qu’il faut s’attendre ensuite à des tests de détermination, autrement dit de petites attaques plus ou moins avouées ou au moins des simulations d’attaque. Il y aura donc déjà probablement des morts, par accident ou par combats, qu’il faudra justifier. Il faudra ensuite gérer avec beaucoup de maîtrise les éventuels petits franchissements du seuil de la guerre, et là encore justifier la prise de risques.

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