En Turquie, seules des actions isolées sont rapportées, les bases militaires des forces kurdes se concentrent surtout en Irak. La géographie de la lutte kurde s’est déplacée jusqu’à faire du Kurdistan syrien son épicentre. Depuis 2012, une entité autonome y a émergé, que la Turquie tente de faire disparaitre par des campagnes militaires et une politique de nettoyage ethnique, notamment dans la région d’Afrine, jadis peuplée à 90 % de Kurdes. Ce mouvement kurde cherche à garantir la pérennité de son entité, dans l’espoir que la Turquie reconnaisse son existence, comme elle avait dû le faire pour le Kurdistan irakien, après des années d’opposition.
Comment l’appel d’Abdullah Öcalan a-t-il été perçu par la population kurde ?
Une large partie de la population soutient cet appel, car, une nouvelle fois, la situation a évolué. Le Kurdistan a traversé des transformations sociologiques majeures au cours des quarante dernières années avec une urbanisation fulgurante. Alors qu’il était rural à 80 %, il ne l’est plus qu’à 25 %. On a vu une classe moyenne émerger en quelques années, accompagnée par une profonde modification des pratiques sociales. Par exemple, les familles sont passées en moyenne de 8 à 2 enfants par foyer. Ces mutations rendent la violence armée obsolète pour nombre de Kurdes. Néanmoins, une part de la population demeure méfiante. Beaucoup y voient une manœuvre orchestrée par le régime du président Erdoğan, comme en 2015-2016, lorsque les négociations avaient été brutalement interrompues.
Le dialogue entre le PKK et le gouvernement turc a-t-il réellement avancé depuis deux mois ? Quels changements sont observés sur le terrain ?
Les évolutions restent limitées, principalement en raison de l’absence d’initiative du côté des autorités turques. Les interlocuteurs kurdes, qu’il s’agisse du PKK ou du DEM, se heurtent à de nombreux blocages. Si une amélioration a toutefois été constatée dans les conditions de détention d’Abdullah Öcalan, qui peut désormais communiquer avec son parti et les représentants du DEM, aucun geste significatif de la part de l’État n’est venu répondre à son appel ou convaincre la société kurde. Cette inertie est préoccupante et elle interroge aussi la démocratisation du pays. À cet égard, on peut proposer une comparaison avec la période 1975-1978 en Espagne, lorsque la transition démocratique post-franquiste s’est accompagnée d’une reconnaissance des identités basque et catalane. Aujourd’hui, en Turquie, si l’autorité d’Abdullah Öcalan est admise de facto, l’arrestation du maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu, accusé de terrorisme et de collusion indirecte avec le PKK, ne laisse pas présager une perspective de démocratisation. Le mouvement kurde évolue dans l’incertitude absolue quant à son avenir immédiat.
Quel rôle peuvent tenir les partis kurdes, DEM ou PKK, au côté de l’opposition dans le mouvement de contestation déclenché depuis l’arrestation d’Ekrem İmamoğlu ?
Les membres du DEM expriment leur solidarité avec la contestation à l’encontre du régime d’Erdoğan, malgré leur situation politique complexe et délicate. Le principal parti d’opposition peine à se détacher totalement d’un nationalisme turc, latent ou franchement prononcé selon ses multiples courants, bien qu’il comporte une composante démocratique. Les clivages entre la société turque et la société kurde sont profonds, comme en témoignent les dynamiques électorales. L’amertume reste d’ailleurs vive au sein de la classe politique kurde : lors de la destitution des maires kurdes, le parti d’opposition était resté plutôt silencieux. Ces silences nourrissent les malentendus. Néanmoins, le parti DEM a clairement manifesté sa solidarité avec la contestation contre le régime d’Erdoğan.
Propos recueillis par Alicia Piveteau, le 2 mai 2025.
Légende de la photo en première page : À Istanbul, des drapeaux arborent le visage d’Abdullah Öcalan, une figure emblématique de la cause kurde et le fondateur du PKK, lors d’un rassemblement en juillet 2015. Dix ans après cette image, le 27 février 2025, Öcalan a lancé un appel historique à la paix depuis sa prison, demandant la dissolution du PKK et la fin de la lutte armée. Dans un contexte de tensions persistantes entre Ankara et la minorité kurde, cet appel représente un tournant majeur dans le dossier turco-kurde. (© Shutterstock)













