Des informations provenant du terrain font aussi état de mouvements militaires turcs dans le Sud libyen, une région historiquement instable et voisine de l’Algérie et du Niger. Bien que cette présence soit moins documentée, elle alimente néanmoins les tensions régionales. L’Algérie, en particulier, suit avec vigilance ces installations, perçues comme une extension de la projection turque vers le Sahel. En s’implantant militairement en Libye, la Turquie ne se limite pas à un soutien conjoncturel ; elle pose les jalons d’un positionnement stratégique à long terme.
Accords économiques et contrôle des infrastructures
Ankara a rapidement compris que pour ancrer durablement son influence en Libye, il était crucial de sécuriser des leviers économiques dans les zones sous contrôle du GNA, notamment à Tripoli et Misrata.
Dès 2020, plusieurs accords bilatéraux ont été conclus entre la Turquie et le GNA, couvrant des domaines variés comme la reconstruction, l’énergie, les télécommunications et les transports. Ces contrats ont souvent été confiés à de grandes entreprises turques, telles que TAV et ENKA, qui, avant 2011, avaient déjà une présence en Libye et ont cherché à reprendre les chantiers interrompus par la guerre. Parmi les projets emblématiques figurent la modernisation du port de Tripoli et la relance de l’aéroport international de la capitale, deux infrastructures vitales pour le redémarrage de l’économie libyenne.
Le port de Tripoli est devenu un point d’appui stratégique majeur pour Ankara, servant à la fois de plateforme logistique et de symbole de sa présence économique en Libye. Ce contrôle partiel du port permet à la Turquie de faciliter l’arrivée de matériel, d’équipements civils et militaires, tout en structurant des chaines d’approvisionnement alignées avec ses intérêts.
Au-delà des infrastructures, la Turquie a renforcé ses liens commerciaux avec la Libye : le volume des échanges a fortement augmenté et plusieurs conventions douanières ont été négociées. Cependant, ce rapprochement économique suscite des critiques en Libye. De nombreux acteurs politiques dénoncent une forme de dépendance déguisée, soulignant que la reconstruction du pays est désormais sous-traitée à une puissance étrangère qui impose ses propres conditions.
Utilisation de sociétés de sécurité privées
L’un des aspects les plus opaques, mais également les plus déterminants, de l’implication turque en Libye concerne l’utilisation de sociétés militaires privées, en particulier Sadat, souvent décrite comme le bras armé officieux du pouvoir d’Ankara à l’étranger. Fondée par Adnan Tanrıverdi, l’ancien conseiller militaire d’Erdoğan, Sadat se présente officiellement comme une entreprise de conseil en défense. Toutefois, dans la pratique, elle agit comme un vecteur de projection paramilitaire dans des zones instables, là où une présence directe de l’armée turque serait politiquement trop sensible.
En Libye, Sadat aurait joué un rôle clé dans la coordination de l’envoi de combattants syriens, issus des milices alliées à la Turquie dans le Nord de la Syrie. Plusieurs rapports d’organisations internationales, dont ceux du panel d’experts de l’ONU sur la Libye, ont documenté ces transferts et noté l’implication d’acteurs privés turcs dans la logistique du recrutement, de l’entrainement et du déploiement de ces hommes. Bien que Sadat ne reconnaisse pas publiquement son rôle, elle est fréquemment citée comme l’une des entités responsables de ces opérations.
Sur le terrain, ces milices encadrées ou formées par Sadat ont été engagées dans des combats contre les forces du maréchal Haftar, notamment autour de Tripoli et à Misrata. La complexité de leur statut — ni soldats réguliers, ni totalement indépendants — a contribué à brouiller les frontières entre opérations militaires classiques et guerre par procuration. La présence de Sadat en Libye illustre ainsi le recours croissant à des outils non conventionnels dans les stratégies de puissance contemporaines.
Réactions internationales et critiques
L’intervention turque en Libye n’a pas seulement bouleversé les dynamiques internes du pays, elle a également provoqué des réactions marquées à l’échelle internationale, notamment de la part des puissances régionales et de certains membres de l’UE. En agissant de manière unilatérale à travers un soutien militaire, économique et logistique au GNA, Ankara s’est exposée à de nombreuses critiques, notamment pour son non-respect des engagements internationaux, en particulier l’embargo sur les armes imposé par les Nations Unies depuis 2011.













