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Économie de défense. L’EDIP ou le tremplin (possible) d’une réelle industrie européenne de défense

Du côté de la demande, les commandes de défense restent trop peu synchronisées. Cela ne veut pas dire que les marchés sont totalement cloisonnés, mais les achats groupés restent peu nombreux. En 2011, Tomas Valasek parlait d’« îlots de co-opération » en Europe (1). La situation n’a pas sensiblement changé : la fragmentation de la base industrielle de défense en Europe qui en résulte est un obstacle à sa viabilité ainsi qu’au bon usage des deniers publics.

L’intérêt de l’EDIP consiste de ce fait à servir de catalyseur pour favoriser l’intégration des bases industrielles par une convergence des demandes des États. Outre une meilleure efficacité de la dépense, l’enjeu est d’accroître la sécurité d’approvisionnement. De fait, nous pouvons nous interroger sur les raisons qui poussent les pays européens à acheter certains équipements hors d’Europe alors qu’il existe des fournisseurs potentiels au sein de l’Union européenne.

Les analyses de la Commission européenne soulignent une méconnaissance de l’offre existante. Par exemple, la capacité de production d’obus était deux fois plus importante en Europe en 2022 qu’aux États-Unis, mais cela n’a pas empêché beaucoup de pays de se tourner vers ces derniers pour reconstituer leurs stocks (2). La nécessité de lancer un appel d’offres ou les négociations requises peuvent conduire des pays à préférer une négociation d’État à État avec les États-Unis via le mécanisme des FMS (3).

L’absence de réflexe européen s’explique en partie par des coûts de transaction importants pour trouver un fournisseur au sein de l’Union européenne. L’EDIP permettrait de réaliser des économies en prenant en charge une partie des coûts liés à des achats en commun entre pays acquéreurs. Il pourrait ainsi favoriser un rapprochement des demandes des États, qui conduirait à une plus grande intégration des bases industrielles de défense. La création d’un marché plus intégré du côté de l’offre et de la demande ne pourrait que renforcer la sécurité d’approvisionnement des pays européens.

Toutefois, le diable peut se cacher dans les détails. Les progrès de la coopération du côté de la demande ne doivent pas se faire au détriment de l’intégration et de la consolidation de la base industrielle de défense en Europe. Le risque serait que l’EDIP se réduise à un mécanisme de soutien financier aux achats en commun. Dans un tel cas, il est très probable que, pour répondre à l’urgence, certains gouvernements choisissent d’acheter hors d’Europe, ce qui réduirait grandement l’intérêt de l’EDIP dans la perspective d’accroître l’autonomie stratégique européenne à long terme.

Cela explique pourquoi le débat se porte sur le contenu européen des achats et la maîtrise de l’autorité de conception. Si certains ont demandé d’avoir un seuil d’éligibilité de 80 %, il semble que celui retenu soit de 65 % afin d’éviter des achats « sur étagère » hors d’Europe sans toutefois exclure, au moins à court terme, la possibilité d’importer une partie des composants. Avoir une autorité de conception européenne est aussi une garantie pour maîtriser ces équipements de manière autonome.

L’EDIP peut constituer une avancée majeure pour la défense européenne si les incitations et les règles sont alignées sur les finalités d’autonomie stratégique européenne. Il convient donc d’être attentifs aux principes de mise en œuvre qui seront posés pour s’assurer que l’EDIP réponde bien aux enjeux.

Article paru dans la revue DSI n°177, « Réarmement : vers une nécessaire indépendance de l’Europe », Mars-Avril 2025.
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