Magazine Diplomatie

Le Bangladesh à un tournant de son histoire ?

La Ligue Awami, un parti historique

Le séisme politique, qui pourrait contrarier ces ambitions, est survenu six mois après les élections législatives de janvier 2024, boycottées par les principaux partis d’opposition. La Ligue Awami de Sheikh Hasina était au pouvoir sans discontinuer depuis janvier 2009 — la plus longue période de continuité politique de l’histoire bangladaise, faite d’instabilité et de transitions de pouvoir violentes. Celui qu’on appelle le père fondateur du Bangladesh, Sheikh Mujibur Rahman (3), père de Sheikh Hasina, n’a dirigé le pays, à l’issue de sa guerre de libération, que trois ans et demi (1972-1975) avant d’être assassiné le 15 aout 1975 par des officiers rebelles qui ont massacré toute la famille, à l’exception des deux filles alors en voyage en Allemagne, dont Sheikh Hasina (née en 1947), l’ainée, qui a repris le flambeau de la Ligue Awami en 1981. De 1975 à 1990, le pays a subi des régimes issus de coups d’État militaires, avec le général Ziaur Rahman (4), complice passif du complot contre Sheikh Mujib, qui a dirigé le pays de 1977 à 1981, où il a fondé le BNP (Bangladesh Nationalist Party), depuis lors principal rival de la Ligue Awami, avant d’être lui-même assassiné par des militaires. De 1982 à 1990, un autre général, Hossain Mohammad Ershad (5), a gouverné le pays avant d’être chassé par une révolte populaire. Les années 1991-2006 ont connu un retour à la démocratie, avec des alternances entre le BNP (1991-1996 et 2001-2006) et la Ligue Awami (1996-2001) mais, à chaque fois, les élections ont été organisées sous l’autorité de gouvernements intérimaires neutres, l’opposition contestant la volonté du pouvoir de respecter le processus démocratique et menant des campagnes de protestation éprouvantes pour le pays, avec des cycles de violence et de répression pendant de longs mois. Fin 2006, la deuxième mandature du BNP a débouché sur un régime intérimaire qui a perduré deux ans, appuyé sur la police et l’armée, pour rétablir l’ordre, lutter contre la criminalité galopante et le noyautage de l’appareil d’État par les deux principales forces politiques. Cette transition musclée s’est achevée par des élections remportées par la Ligue Awami, fin 2008, résultat contesté par le BNP. Les élections suivantes, en 2014, 2018 et 2024, ont toutes été discutables démocratiquement, la principale force d’opposition, le BNP, refusant d’y participer, et le pouvoir de Sheikh Hasina refusant que le scrutin se tienne sous l’autorité d’un gouvernement intérimaire non-partisan. Une grande partie de la population, très jeune, n’a donc jamais connu un fonctionnement sain de la démocratie. À ce dysfonctionnement électoral, il faut ajouter une censure et un musèlement de l’opinion accentués au fil des années. La presse en a fait les frais, mais aussi les réseaux sociaux, le net étant mis sous surveillance sévère depuis 2018, avec l’adoption du Digital security act.

Une histoire politique tourmentée

Pour bien comprendre la politique bangladaise, il faut remonter à la naissance de cette jeune nation, en 1971, et même au départ des Britanniques en 1947. Ce pays connu sous le nom de Bangladesh depuis 1971 fut en effet intégré dans le Pakistan, qui a regroupé à partir de 1947 la plupart des provinces à majorité musulmane de l’Inde britannique. De 1947 à 1971, le Bangladesh s’est appelé Bengale oriental, puis Pakistan oriental. La volonté du gouvernement pakistanais, entre les mains de politiciens et militaires du Pakistan occidental, d’imposer l’ourdou comme langue nationale unique du nouvel État, son refus d’un régime authentiquement fédéral et la colonisation forcenée de la partie orientale du pays par la partie occidentale, ont rapidement suscité un vaste mouvement de révolte chez les habitants du Bengale, attachés à leur langue, le bengali, et aspirant à une autonomie de gestion pour leur économie, leurs finances et leur enseignement. Tout au long des années 1947-1971, le combat du futur Bangladesh pour une autonomie inséparable de la démocratie, alors que le Pakistan était le plus souvent sous le joug de dictateurs militaires, a évolué vers la revendication indépendantiste. Durant la décennie 1960, Sheikh Mujibur Rahman s’est imposé comme le leader populaire de ce mouvement. Le refus par les dirigeants pakistanais de reconnaitre le résultat des élections nationales de 1970, remportées haut la main par la Ligue Awami de Sheikh Mujib, a provoqué l’appel de celui-ci à la sécession, massivement souhaitée par son peuple, ce qui a débouché sur une guerre de libération (26 mars-16 décembre 1971). À la très violente répression déployée par les militaires pakistanais a répondu une guérilla, soutenue par l’Inde voisine. Cet affrontement disproportionné aurait pu s’éterniser sans l’intervention de l’armée indienne, en décembre 1971, dans un contexte de tensions américano-soviétiques et de guerre du Vietnam, qui a dissuadé les États-Unis d’intervenir directement aux côtés de son allié pakistanais. Pour mesurer l’impact persistant de cette guerre de libération sur la vie politique bangladaise d’aujourd’hui, il faut rappeler qu’une partie, minoritaire mais très agissante, de la population du Pakistan oriental de l’époque a collaboré avec les militaires pakistanais pour faire la chasse à la guérilla indépendantiste et aux membres de la minorité hindoue du pays, soupçonnée d’être pro-indienne. Ces collaborateurs venaient principalement des milieux islamistes, dont la plus puissante organisation politique, Jamaat-e-Islami, militait pour l’intégrité de la nation pakistanaise, en tant que nation musulmane, refusant sa fragmentation sur des bases culturelles. Cette force politique a refait surface dans les années 1980 en abandonnant toute référence à l’idéal de nation pakistanaise, mais en restant fidèle à celui de nation musulmane. De nombreuses autres organisations de l’islam politique ont depuis vu le jour, dans le contexte mondial d’islamisation de la vie politique dans les pays musulmans.

0
Votre panier