Inde, Pakistan, Chine : de la guerre sur deux fronts à l’échange nucléaire
C’est donc sans surprise que, malgré les difficultés qui peuvent être rencontrées dans les relations bilatérales, Pékin et Islamabad restent très proches. On a détaillé ailleurs cette coopération bilatérale mutuellement bénéfique sur la durée (13). Or pour l’Inde, le Pakistan est l’ennemi héréditaire qui bloque toute possibilité de « doctrine Monroe » indienne en Asie du Sud. Que ce soit sur leur capacité nucléaire, balistique ou aérienne, les preuves d’une implication chinoise permettant au Pakistan d’avoir les moyens de se défendre face à l’Inde sont connues. Sur ces cinq dernières années, Islamabad aurait notamment absorbé 63 % des exportations d’armement chinoises (14).
Pire encore, vu de New Delhi, ce sont ces liens particuliers avec le Pakistan qui permettent au Corridor économique Chine-Pakistan (CECP), un projet phare pour le BRI chinois, de passer par des territoires pakistanais que l’Inde considère comme siens. Sur ce sujet, la position indienne s’est clairement radicalisée sous Modi, jusqu’à l’abolition de l’autonomie du Cachemire indien, en 2019, et le rappel régulier que le Cachemire et le Gilgit-Baltistan pakistanais sont, selon New Delhi, des territoires « occupés ». Cela explique pourquoi, en mai 2024, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères indien, Randhir Jaiswal, affirmait, à propos du CECP : « Nous sommes contre. [Le CECP] va à l’encontre de notre intégrité territoriale et de notre souveraineté (15). » Face à de telles positions, la Chine a durci sa position sur la question cachemirie, en apportant un soutien accru au Pakistan, ce qui constitue une nouvelle source de tensions entre la Chine et l’Inde (16). Les médias indiens (17) ont souligné l’aide chinoise fournie aux forces armées pakistanaises dans l’Azad Cachemire ces dernières années, tant sur le plan de la communication que de la défense. Cette aide inclut notamment la fourniture d’artillerie automotrice, comme le SH-15 (18), ainsi que des radars HGR et JY, améliorant ainsi la surveillance et la défense aériennes. Autant d’outils visant à soutenir un allié, mais aussi à défendre le Corridor. Dans le cadre d’un conflit indo-pakistanais, ce territoire disputé serait forcément une cible prioritaire. Le danger que cela représenterait pour le CECP pourrait pousser la Chine à intervenir dans un tel conflit. C’est une des possibilités qui entrainerait une guerre sur deux fronts pour l’Inde.
Or si un affrontement indo-pakistanais peut sembler gérable vu de New Delhi, le débat est plus équilibré quand on évoque l’idée d’une guerre sur deux fronts, à la fois contre le Pakistan et contre la Chine. Une réalité que les élites indiennes n’ont pas su faire évoluer en leur faveur, malgré la reconnaissance de ce danger par le ministère de la Défense depuis 2009 (19). À l’époque, les militaires indiens ne croyaient pas nécessairement à une véritable lutte simultanée sur deux fronts, mais considéraient l’évocation de cette menace comme un moyen de justifier les achats nécessaires à la modernisation de l’armée (20). Pourtant, force est de constater qu’aujourd’hui, le pays n’est pas prêt pour une telle guerre. Ainsi, l’avantage aérien de l’Inde, acquis avec les Rafale français, s’amenuise face à l’implication chinoise, qu’elle soit directe, militaire, ou indirecte, comme la fourniture d’avions furtifs J-31 aux Pakistanais. Plus largement, avec seulement 31 escadrons, l’Inde serait en mesure de se défendre, mais n’aurait pas la capacité offensive nécessaire face à la Chine, dans le cadre d’une guerre sur deux fronts (21).
Cela ne signifie pas qu’un discours de compromis sur les frontières avec la Chine ou d’apaisement avec le Pakistan pourrait l’emporter en Inde. Revenons, par exemple, sur la position du général M. M. Naravane, évoqué en introduction. Il considère la double menace comme une réalité, mais sa réponse au problème est d’éviter une guerre qui serait menée sur deux fronts simultanés. Un tel scénario rendrait la victoire difficile, et pour illustrer ce point, il utilise l’histoire de l’Allemagne comme exemple. En revanche, la victoire devient possible lorsque tous les moyens disponibles, notamment économiques et diplomatiques, sont utilisés pour contraindre l’un des deux ennemis à ne pas s’engager dans une guerre sur deux fronts contre un adversaire commun. L’Inde a déjà l’expérience d’une telle vision : c’est sa diplomatie qui lui a permis de signer le traité de paix, d’amitié et de coopération avec l’URSS, empêchant la Chine de s’impliquer dans la guerre de 1971 (22). Selon cette approche, la guerre est difficilement évitable, mais la victoire est possible. Mais en période post-guerre froide, elle surestime peut-être les capacités et désirs d’intervention d’une alliance comme le Quad, ou de tout autre acteur qui pourrait s’inquiéter de la montée en puissance chinoise. S’impliquer dans ce qui reste une compétition frontalière issue de la colonisation britannique, le même héritage historique qui explique les tensions indo-pakistanaises, n’apparaitra pas forcément comme une évidence à Washington comme dans les autres capitales occidentales.
C’est pourquoi certains en Inde jugent le discours du général trop optimiste. Ils estiment que la réponse au danger du double front passe par l’utilisation de l’arme nucléaire par les Indiens. L’idée d’un recours en premier à cette arme, face au Pakistan, fait déjà partie de la réalité stratégique indienne. Il suffirait donc d’une simple évolution de la doctrine militaire indienne (23). Cependant, une telle évolution risquerait de pousser le Pakistan à utiliser lui-même l’arme nucléaire, également par nécessité de se protéger. D’autant que plus que la logique pakistanaise considère les armes nucléaires tactiques comme un moyen de contrer les forces militaires indiennes, une tentation d’autant plus forte si le pays se bat pour son intégrité territoriale, ce qui serait précisément le cas (24). Cela rend la possibilité d’une frappe punitive indienne très probable, même si elle n’a pas cédé à la tentation d’une frappe nucléaire en premier contre le Pakistan. Or l’Inde a récemment démultiplié ses capacités de seconde frappe, avec le missile balistique de sous-marins K-4, capable de frapper partout au Pakistan et sur la plus grande partie du territoire chinois (25). Quant à la Chine, elle a une longue tradition de refus de l’emploi en premier de l’arme nucléaire. Mais elle a également développé une capacité de contre-attaque punitive, renforcée sous le président Xi Jinping (26). Difficile d’imaginer Pékin ne pas réagir à une frappe contre l’un de ses rares alliés. Dans une guerre sur deux fronts, où la survie d’au moins un des États et le statut des deux autres sont en jeu, une escalade vers le pire n’est décidément pas à exclure. Une telle réalité ne devrait pas nous laisser indifférents : en plus du choc régional désastreux, les incendies et destructions causés par un tel échange auraient aussi un impact climatique majeur, rapide et international. Cela perturberait la production agricole et pourrait plonger un à deux milliards de personnes dans la famine (27).













