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Trafic d’armes au Moyen-Orient : une autre géopolitique de la puissance

Arabie saoudite, Égypte, Iran, Israël, Turquie : le Moyen-Orient ne manque pas d’États prétendant à l’hégémonie régionale et prêts à dépenser des milliards de dollars en armements pour y parvenir. Certains, notamment l’Iran et la Turquie, sont même devenus de sérieux producteurs au fil des années. Parallèlement à ces acteurs étatiques insérés sur le marché international traditionnel, une pratique occulte continue de se développer dans un Moyen-Orient de plus en plus milicianisé : le trafic d’armes.

Ce trafic consiste en la production et la vente d’armes de guerre par des États à destination d’autres États, mais aussi d’acteurs infraétatiques. Il se déroule en dehors du système licite et encadré du marché international de l’armement, ce qui rend son étendue d’autant plus opaque et critique : les pays eux-mêmes peinent à mesurer précisément la circulation (entendue comme l’achat, la vente, la détention ou le transfert) des armements dans la région, où structures étatiques et infraétatiques collaborent autant qu’elles s’affrontent. À cet égard, l’attaque du Hamas et du Djihad islamique palestiniens en Israël le 7 octobre 2023, causant plus de 1 200 morts, constitue non pas la consécration du rôle stratégique de nouveaux acteurs de puissance au Moyen-Orient, mais plutôt la confirmation de la large marge d’action de ces groupes infraétatiques se fournissant grandement de manière occulte en missiles, fusils, munitions, drones…

Une course aux armements dans une région instable

Entre l’Irak, la Libye, la Syrie, les Territoires palestiniens et le Yémen, le Moyen-Orient regorge d’États faillis ou défaillants qui sont autant d’espaces d’achat et de vente que de potentiels clients du trafic d’armes, du fait du pouvoir politique et militaire chaque jour un peu plus grand que les acteurs infraétatiques y détiennent. À la multiplication des conflits et des déliquescences étatiques s’ajoutent des rivalités régionales exacerbées, entre l’Arabie saoudite et l’Iran ou entre Israël et l’« axe de la résistance ». Le Moyen-Orient reste par ailleurs une destination de choix pour les vendeurs d’armes : selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), sur la période 2019-2023, c’est la deuxième région du monde en termes d’importations, avec 30 % des ventes (1). Les cinq plus grands vendeurs – États-Unis (42 % des exportations mondiales), France (11 %), Russie (11 %), Chine (5,8 %), Allemagne (5,6 %) – exportent massivement vers cette région : l’Arabie saoudite (8,4 % des imports), le Qatar (7,6 %) et l’Égypte (4 %) sont respectivement les deuxième, troisième et septième plus importants acheteurs.

Les transferts légaux d’armes alimentent nécessairement un trafic. Les exportateurs sont tenus par leur droit national respectif à des obligations de transparence sur les contrats passés, d’autant que ceux-ci constituent des éléments communicationnels de puissance. Les importateurs peuvent en revanche aussi bien utiliser les armes achetées que les transférer ou les revendre à d’autres États, voire à des milices, de manière dissimulée. Elles deviennent alors difficilement traçables et leur localisation comme leur potentiel usage passent du côté de l’occulte, venant menacer le fragile équilibre sécuritaire de la région. Facteur aggravant : l’Iran et la Syrie subissent des sanctions internationales portant sur les importations d’armements et les technologies duales (usages civil et militaire). Ces États se fournissent et écoulent leurs stocks d’armements dans des réseaux parallèles et de manière détournée afin de contourner lesdites mesures. La Russie, sanctionnée depuis le début de la guerre en Ukraine en février 2022, est également un acteur majeur des flux occultes à destination du Moyen-Orient, mais aussi en partance de celui-ci. Le trafic émane principalement de puissances régionales qui détiennent les moyens financiers et politiques de se fournir en matériels auprès des grands producteurs. Certaines d’entre elles (Iran, Turquie) sont capables de produire en nombre des armements qu’elles utilisent et vendent.

Plutôt que des objets ou des cibles du trafic, ces États en sont plutôt des acteurs. L’Iran pourrait sembler en être la figure emblématique, puisque sa stratégie régionale de l’« axe de la résistance » s’articule autour d’un double principe : la perception d’un impérialisme américain qu’il faudrait combattre et la fédération de toutes les forces prêtes à agir contre celui-ci. Cette alliance réunit des structures étatiques (la Syrie et l’Iran, ce dernier en étant le pilier fondateur) et des groupes infraétatiques (le Hezbollah au Liban, le Hamas et le Djihad islamique dans les Territoires palestiniens, les houthistes au Yémen, les Hached al-Chaabi en Irak). La République islamique n’a jamais cherché à nier cette stratégie visant à établir un contre-ordre régional auquel pourraient participer différents acteurs dont elle soutient idéologiquement et parfois religieusement la cause. Elle nie en revanche toute fourniture de financements ou d’armes. À l’inverse, de nombreuses chancelleries (l’Arabie saoudite vis-à-vis des houthistes ; Israël à l’égard du Hamas, entre autres exemples) affirment que Téhéran propose à ces organes infraétatiques des équipements militaires qu’ils utiliseraient contre elles.

Les États-Unis partagent cette analyse, mettant en avant pour le prouver les saisies qu’ils réalisent de dhows (petites embarcations en bois) non identifiées ou non immatriculées, sans équipage, mais chargées en armes au large du Yémen et en provenance d’Iran, selon eux. Ces accusations se font d’autant plus vives depuis le 18 octobre 2020, date correspondant à la fin de l’embargo onusien sur les fournitures d’armes au bénéfice de l’Iran, souhaité par Washington et institué par la résolution 1747 du Conseil de sécurité. La guerre en Ukraine constitue un nouveau tournant, Téhéran étant accusé par Washington, Kyiv et les Européens de fournir des armes à la Russie, notamment des missiles « Fath-360 » et des drones « Shahed-136 », entraînant une nouvelle vague de sanctions européennes contre l’Iran le 14 octobre 2024.

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