Des États en quête de puissance à l’origine des trafics
Aucune enquête internationale ne retient formellement l’implication de l’Iran dans le trafic d’armes, notamment vers le Yémen. Cependant, un rapport de l’ONU du 27 janvier 2020 doit être mentionné : le Groupe d’experts pour ce pays estime que l’attaque par drones revendiquée par les houthistes le 14 septembre 2019 sur les sites pétroliers saoudiens d’Abqaïq et de Khuraïs implique potentiellement un soutien étatique vu l’ampleur de l’opération (2). En février 2024, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC) estimait, dans un rapport financé par les États-Unis, que les houthistes disposaient de « solides liens politiques et militaires avec la République islamique d’Iran et le mouvement libanais du Hezbollah », mais sans expliciter lesdits liens ou indiquer l’État de provenance des saisies d’armes dans les eaux yéménites (3).
La Turquie a, quant à elle, attiré l’attention internationale sur son industrie de défense du fait de la percée des ventes de ses drones « Bayraktar TB2 ». Avant cela, Ankara s’est également insérée dans les marchés licite et illicite d’armes au bénéfice de mouvements d’opposition en Syrie et en Libye, au gré de ses intérêts régionaux. Depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011, la Turquie a soutenu plusieurs groupes armés, principalement dans le nord du pays, où elle contrôle de facto des pans du territoire. L’objectif est double : contrer l’influence des Kurdes syriens des Unités de défense du peuple (YPG), affiliées au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), que la Turquie considère comme une organisation terroriste ; soutenir une opposition qui pourrait représenter un contrepoids au régime de Bachar al-Assad (2000-2024). Les principaux groupes syriens appuyés par Ankara, qui seraient donc de potentiels bénéficiaires de transferts d’armes, incluent des factions de l’Armée nationale syrienne (ANS) et de l’Armée syrienne libre (ASL), à l’instar des islamistes d’Ahrar al-Cham et du Faylaq al-Cham. Le matériel fourni serait composé de fusils d’assaut « MTP-76 », de blindés antimines « BMC Kirpi » et de véhicules de transport de troupes (« BMC Vuran »), tous de production turque. Ces mêmes forces de l’ASL sont utilisées par la Turquie à partir de 2020 comme mercenaires en Libye, où Ankara transfère des équipements à des milices ralliées au gouvernement de Tripoli.
L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, bien que plus discrets, sont également impliqués dans le trafic. Ces monarchies achètent massivement aux États-Unis et à la France des équipements que non seulement elles utilisent, mais aussi transfèrent sur leurs théâtres d’opération, notamment au Yémen. La coalition internationale dirigée par Riyad contre les houthistes depuis mars 2015 implique un soutien aux groupes locaux et, par la suite, des transferts d’armes à leur bénéfice. L’Armée nationale yéménite (ANY) et les forces tribales des régions d’Al-Jawf et de Marib, dans le nord et le centre du pays, ont accès aux équipements saoudiens, les Émiriens fournissant plutôt les sécessionnistes du Conseil de transition du sud et la Brigade Al-Hizam. Le détournement de ces équipements et l’impossibilité de contrôler le marché noir des armes entre ces différents acteurs infraétatiques aggravent le trafic dans la péninsule Arabique. Du fait de l’instabilité que connaît le Yémen depuis la révolution de 2011 et les larges gains territoriaux qu’ils ont obtenus, les houthistes ont pu récupérer des arsenaux saoudiens et émiriens au fil du temps.

Les groupes infraétatiques, les grands bénéficiaires
À côté des États participant au trafic d’armes au Moyen-Orient, d’autres sont des plates-formes de transit. Des États faillis ou défaillants se révèlent incapables de contrôler efficacement leurs frontières et d’avoir une armée nationale leur assurant un contrôle souverain du territoire. Il en va ainsi de l’Irak, du Liban, de la Syrie et du Yémen.
À la lisière orientale du Moyen-Orient se trouve le cas le plus emblématique du groupe armé infraétatique ayant accédé au pouvoir et, ce faisant, participant au trafic d’armes : les talibans en Afghanistan. Leur second émirat, proclamé en août 2021, fait suite à celui de 1996-2001, à la différence que la mainmise actuelle des fondamentalistes sur le pays semble bien plus ferme que par le passé. L’effondrement de l’armée afghane, couplé au départ précipité des soldats des États-Unis, a permis aux talibans de récupérer les arsenaux abandonnés. Les efforts américains pour rendre hors d’usage les armes que leurs hommes ne pouvaient emporter avec eux dans leur retrait n’ont pu empêcher les talibans de prendre de nombreux équipements, tels que des fusils d’assaut, des munitions et des véhicules. Ils en auraient ainsi acquis pour une valeur de 7,1 milliards de dollars, selon l’Inspection générale spéciale pour la reconstruction de l’Afghanistan (SIGAR) (4). L’émirat taliban d’Afghanistan est ainsi devenu un État trafiquant d’armes : ses équipements récupérés dans les hangars américains se seraient écoulés en Asie et au Moyen-Orient, jusque dans la bande de Gaza (5).













