Mis à part ce cas extrême où un groupe infraétatique est parvenu à contrôler la totalité d’un État failli, d’autres pays au Moyen-Orient hébergent des groupes s’armant principalement de manière occulte. L’Irak et la Syrie sont ainsi des États ne parvenant plus à assurer le contrôle effectif de leur territoire (depuis l’invasion américaine de 2003 pour le premier, depuis la guerre civile de 2011 pour la seconde) et voient naître une myriade de milices. En effet, après la chute de Saddam Hussein (1979-2003), l’armée irakienne s’effondre et offre pléthore d’équipements à la quasi-centaine de milices présentes dans le pays. La faiblesse actuelle de l’armée irakienne, en dépit de l’assistance américaine, laisse craindre la reproduction du scénario taliban de 2021. L’opération américaine « Inherent Resolve », lancée en 2014, vise à lutter contre l’organisation de l’État islamique (EI ou Daech) en Irak et en Syrie, et devrait prendre fin en 2025 ou 2026. Les conditions pratiques du départ américain devront être différentes de celui d’Afghanistan en 2021 pour ne pas contribuer au trafic d’armes dans ces deux pays, et les modalités politiques devront être plus solides afin de permettre à Bagdad et à Damas de ne pas s’effondrer comme Kaboul.
Restent les groupes infraétatiques au Liban, dans les Territoires palestiniens et au Yémen. Ceux-ci continuent de se déployer et de se développer dans des États au bord de l’effondrement, mais où les forces ouest-européennes et nord-américaines sont moins présentes. De là, ils s’approvisionnent par d’autres voies parallèles, étatiques ou non. Washington, Tel-Aviv et des capitales européennes accusent Téhéran de financer et d’armer différents acteurs dans ces trois États, ce que l’Iran nie formellement. Les saisies d’armes, ainsi que le niveau de sophistication des opérations militaires réalisées, semblent indiquer que ces groupes armés s’équipent et se fournissent en matériel militaire ayant initialement appartenu à des armées étatiques. À titre d’exemple, le 25 septembre 2024, le Hezbollah libanais déclarait avoir lancé sur Israël un missile balistique, une première depuis le 7 octobre 2023. Le communiqué du « parti de Dieu » indique que le projectile tiré était un « Qader-1 », modèle de croisière antinavire mis au point par l’Iran en 2011. Il en va de même pour les houthistes au Yémen, qui utilisent des drones « Qasef-1 » et « Qasef-2 » de production locale, mais inspirés de l’« Ababil » iranien. Quant au Hamas palestinien, il utilise des roquettes fabriquées sur place, dans la bande de Gaza, notamment les « Qassam », mises au point et utilisées depuis le début des années 2000. Le « Dôme de fer » israélien, système de défense aérienne, a un taux de réussite élevé (90 %), mais sans être complètement étanche face à ces armes de petite taille dont le coût ne dépasse généralement pas quelques milliers de dollars, et qui ne sont que rarement interceptées avant leur usage sur le champ de bataille.
Les États-Unis au début de la chaîne d’armement
Le trafic d’armes au Moyen-Orient semble ne s’être jamais aussi bien porté, les multiples conflits parsemant la région étant des catalyseurs de ce phénomène autant que les rivalités régionales. Le marché occulte d’armes est florissant et crée dans toute la région un maillage politico-commercial dont les embranchements tentaculaires sont difficiles à définir. La porosité des frontières d’États affaiblis constitue le terreau parfait pour les transferts d’armes, d’autant que des puissances régionales achètent, produisent et déplacent successivement dans plusieurs zones leurs armes.
De plus, le trafic d’armes au Moyen-Orient s’insère dans un marché noir interrégional. Différents canaux clandestins semblent aller jusque dans le golfe Persique ou la mer Rouge pour se déverser en Asie et en Afrique, tout en prenant pour origine l’Europe. À titre d’illustration, des hélicoptères « Alouette » de fabrication française ont été retrouvés au Puntland, région autonome de Somalie, après avoir initialement été achetés par les Émirats arabes unis. Ces derniers se fournissent donc auprès d’États ouest-européens et nord-américains puis non seulement utilisent leurs armes sur les théâtres où ils opèrent, mais aussi les transfèrent à leurs partenaires locaux, rendant alors plus qu’ardu le suivi de ces armes.
La stratégie saoudienne ne devrait pas inverser cette tendance du trafic d’armes au Moyen-Orient, puisque Riyad est l’un des plus grands clients d’armes américaines. Le partenariat stratégique unissant l’Arabie saoudite et les États-Unis s’illustrera d’autant plus ces prochaines années : les 44 lanceurs « THAAD » (système américain de missiles antibalistiques) et les 360 intercepteurs de missiles achetés pour 17 milliards de dollars en 2017 devraient être complètement livrés fin 2026 puis en avril 2028. Fait notable, un accord conclu entre le royaume et l’entreprise américaine Lockheed Martin en février 2024 prévoit que des compagnies saoudiennes mettent au point des parties de ces équipements « THAAD », accroissant le risque de dissémination dans la région et dans les théâtres d’opérations saoudiens. Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 impliquera certainement un renouvellement de la politique américaine de « mega deals » d’armement au bénéfice des monarchies arabes du golfe Persique, alimentant à la fois le trafic d’armes et le dilemme de sécurité entre l’Arabie saoudite et l’Iran.
Des efforts internationaux existent en la matière afin d’assurer un meilleur contrôle sur les ventes entre États pour empêcher les transferts illicites, à l’image du Traité sur le commerce des armes (TCA) de 2013. Le retrait américain de ce texte, décidé par la première administration Trump (2017-2021) en 2019 n’arrange pas la situation, les États-Unis étant le plus grand fabricant et exportateur d’armements au monde.
Notes
(1) SIPRI, « Trends in International Arms Transfers, 2023 », mars 2024 ; Kevan Gafaïti, « Les armées du Moyen-Orient : état des lieux », in Diplomatie, no 129, septembre-
octobre 2024, p. 56-59.
(2) Conseil de sécurité, Rapport final du Groupe d’experts sur le Yémen, no S/2020/326, 2020.
(3) UNODC, Disrupting Firearms Traffiking Flows: UNODC Final Report 2021-2024, 2024.
(4) SIGAR, U.S.-Provided Funds and Equipment to Afghanistan: An Assessment of Taliban Access to Assets Remaining in Country When the Afghan Government Collapsed, 2022.
(5) Lynne O’Donnell, « The Taliban Are Now Arms Dealers », in Foreign Policy, 5 juillet 2023.
Légende de la photo en première page : Des Qatariens s’intéressent à des armes présentées au salon Milipol de Doha, le 29 octobre 2024. © Xinhua/Nikku













