Alors que la scène internationale connait un véritable bouleversement des rapports de force, le Canada se trouve aujourd’hui dans une situation internationale assez inédite. En proie à un sérieux refroidissement des relations avec la Chine et l’Inde (1), le pays fait l’objet, depuis le retour au pouvoir de Donald Trump, de diverses menaces (sanctions, annexion…) de son voisin frontalier. Comment se positionne le Canada face à cette situation ?
R. Garbers : Il ne s’agit pas de véritables menaces, mais plutôt d’une stratégie. Certains, au Canada, s’inquiètent d’un projet d’annexion, mais cette rhétorique s’inscrit avant tout dans une logique tactique de négociation. Quatre raisons expliquent pourquoi l’administration américaine adopte cette posture vis-à-vis du Canada.
Premièrement, il s’agit d’une démonstration de force. Certains pensent que Donald Trump cherche à montrer qu’il peut être impitoyable, y compris envers un allié proche. Toutefois, ce n’est qu’un effet secondaire, et non son objectif principal.
Deuxièmement, il s’agit d’une stratégie de négociation. En tenant des propos provocateurs, comme évoquer l’annexion du Canada, il cherche à déstabiliser son interlocuteur. Un partenaire inquiet, en colère ou troublé, est moins apte à négocier efficacement. Grâce à ce trouble, il impose un cadre de discussion là où le Canada pourrait être amené à faire des concessions bien plus importantes qu’en temps normal. Et cette stratégie fonctionne : il suffit d’observer la couverture médiatique canadienne.
Troisièmement, l’une des raisons essentielles est que cette attitude vis-à-vis du Canada traduit un ressentiment économique et militaire des États-Unis. Donald Trump affirme régulièrement que les alliés des États-Unis profitent de leur puissance économique et militaire. Or, aucun pays n’en bénéficie autant que le Canada. Grâce à l’accord de libre-échange et à sa proximité géographique, le Canada tire un avantage économique majeur des États-Unis, tout en protégeant certains secteurs stratégiques de son économie, ce qui agace Washington depuis des décennies. De plus, Ottawa consacre seulement 1,37 % de son PIB à la défense, contre 3,3 % pour les États-Unis, dont l’économie est bien plus vaste. En raison de leur voisinage, les Canadiens savent qu’ils n’ont pas à financer seuls leur sécurité. Cette situation alimente un sentiment d’injustice chez Trump, qui a montré, dans son livre The Art of the Deal (1987), qu’il n’hésitait pas à se battre violemment lorsqu’il estimait être lésé.
Enfin, il s’agit d’une question de sécurité nationale. D’un point de vue stratégique, le Canada est essentiel à la sécurité des États-Unis. Contrairement à la France, au Royaume-Uni ou à l’Allemagne, le Canada partage une frontière terrestre avec les États-Unis et constitue un État arctique. Or, la route la plus rapide pour des missiles visant l’Amérique du Nord passe par l’Arctique. Si le Canada n’est pas sécurisé, les États-Unis ne le sont pas non plus. C’est pourquoi il est crucial, dans la nouvelle donne géopolitique, que le Canada soit persuadé de rester un allié fiable et aligné sur les intérêts américains. Pour le Canada, le défi principal est de créer un strategic leverage (« levier stratégique ») afin de pouvoir défendre nos intérêts lors de négociations à venir avec les États-Unis. Nos ressources naturelles seront clés à une telle stratégie.
Que peut faire concrètement le Canada face aux menaces de sanctions de son principal partenaire économique ?
Le Canada doit adopter une approche réfléchie face aux menaces de sanctions économiques des États-Unis. Avant tout, il est crucial de garder son calme et d’analyser avec lucidité les déclarations américaines. Derrière les mots, il y a une stratégie ; une réaction impulsive risquerait de fragiliser la position canadienne. Une riposte est nécessaire, mais elle doit être soigneusement calibrée. L’objectif n’est pas d’entrer dans une guerre commerciale avec les États-Unis, un combat que le Canada ne pourrait pas gagner étant donné l’ampleur et la robustesse de l’économie américaine par rapport à la sienne. La riposte doit être suffisamment ferme pour montrer que le Canada ne se laisse pas intimider, sans pour autant aggraver sa propre situation économique. Plutôt que de chercher l’affrontement direct, le Canada doit adopter une stratégie sur le long terme, articulée autour de quatre priorités.














