À cette date cependant, soit une dizaine de jours seulement après le début des opérations, la guerre s’était déjà mondialisée et le Reich était en fâcheuse posture : apprenant qu’il préparait une deuxième escadre aérienne pour dominer l’Europe, Anglais et Français avaient envoyé leurs engins aériens brûler Berlin et la base aéronautique de Hambourg, ce à quoi les Allemands avaient riposté en dévastant Londres et Paris. Mais la vraie surprise était venue de la Confédération asiatique, dont les préparatifs étaient bien plus avancés qu’on ne l’avait pensé : alors que les Allemands alignaient en tout 300 dirigeables, elle en avait plusieurs milliers ; quant à ses aéroplanes Niaio – des appareils japonais très légers et très maniables construits en acier, bambou et soie chimique –, ils étaient sans égaux. Dans ces conditions, il fallut peu de temps à la Confédération asiatique pour anéantir San Francisco, conquérir les rizières du Bengale et les puits de pétrole de Birmanie, implanter des bases aéronautiques à Damas, au Caire et à Johannesburg et lancer ses dirigeables à l’assaut de l’Allemagne elle-même. Son but était la conquête de la planète entière : elle entendait y établir une tutelle qu’elle présentait comme harmonieuse et bienveillante, contrairement à celle des « barbares occidentaux », mais qui, en fait, n’était pas moins violente.
Pendant ce temps, les Allemands avaient construit près des chutes du Niagara une base comprenant tout le matériel nécessaire à leur escadre aérienne d’Amérique – ateliers, centrales électriques, générateurs de gaz, etc. Mais, là encore, l’irruption des Asiatiques changea la donne, car après la conquête de la Californie, leur priorité fut de capturer cette base. Au cours de la bataille du Niagara, les Niaio s’avérèrent infiniment supérieurs aux Drachenflieger et abattirent nombre de dirigeables allemands, dont celui du prince Karl – Albert, qui fut tué peu après dans des circonstances obscures. Ce qui restait de son escadre se rendit aux Américains, qui récupérèrent les ballons et aéroplanes encore opérationnels pour tenter de tenir tête aux Japonais. La lutte américano – nipponne fut atroce : non seulement on ne fit pas de prisonniers, mais les Américains se mirent à lyncher les immigrants asiatiques établis sur leur sol avant la guerre, et même les Afro – Américains.
Il semblait à ce stade que les Asiatiques allaient rester maîtres de l’Amérique, car leurs aéronefs avaient largement conquis la maîtrise de l’air ; le gouvernement américain en était réduit à se déplacer sans cesse pour échapper à leurs bombes. C’est alors que survint un coup de théâtre : un citoyen anglais arrivé en Amérique dans des circonstances rocambolesques, et qui se trouvait détenir les plans de l’aéronef Butteridge, parvint à les remettre au président des États-Unis. Celui-ci les communiqua à une multitude d’ateliers disséminés sur tout le territoire américain, et bientôt, les Niaio trouvèrent des adversaires à leur hauteur. Mais si le nouvel aéroplane sauva les Américains de la défaite, il ne leur donna pas pour autant la victoire. Ce paradoxe tenait aux conditions de production du matériel aérien.
L’effondrement de la civilisation
L’embrasement général que décrit Erbel – Ertswehl eut pour aliment la facilité avec laquelle on pouvait construire des dirigeables : c’était l’affaire de deux ou trois semaines, et non de deux à quatre ans comme dans le cas des cuirassés. La construction des aéroplanes était encore plus rapide, de sorte qu’ils supplantèrent vite les dirigeables. Dès lors, la guerre aérienne était condamnée à rester indécise, puisque chaque belligérant remplaçait promptement les appareils perdus au combat : de petits chantiers pouvaient être dissimulés n’importe où, si bien qu’aucun blocus aérien n’était assez absolu pour étouffer la capacité productive de l’ennemi. Le corollaire de cette dissémination fut la disparition des grandes batailles aériennes, qui cédèrent la place à un émiettement des combats dans l’espace et dans le temps. Bientôt, la guérilla et la contre – guérilla aériennes sévirent sur toute la surface du globe.
Mais les opérations aériennes marquèrent seulement la première étape du collapsus global qui caractérisa cette époque. La deuxième fut l’écroulement du système financier qui avait porté la croissance planétaire depuis le début de la révolution industrielle. Le bombardement de New York, ce cœur économique du monde, puis ceux de Berlin, Londres et Paris provoquèrent en effet un gigantesque krach boursier. Trois semaines après le début de la guerre, la débâcle économique se traduisait déjà par un chômage massif, un début de famine et de sanglantes émeutes. Le papier – monnaie perdit bientôt toute valeur et un retour à l’économie d’autosubsistance s’opéra, avec pour conséquence l’abandon des villes, d’ailleurs dévastées, pour les campagnes.
Si cet effondrement de la civilisation affecta d’abord les puissances occidentales, le mouvement gagna vite le reste du monde. En éliminant les autorités britanniques des Indes, la Confédération asiatique avait caressé l’espoir de s’emparer du subcontinent : en fait, il sombra dans la guerre civile avant qu’elle eût pu le prendre en main. Le monde musulman, de même, lui échappa au bénéfice de factions djihadistes. Au moins la Confédération asiatique était – elle désormais devenue la seule grande puissance, ce qui semblait devoir la préserver du chaos. Mais un raid désespéré des derniers aéronefs franco – britanniques sur Pékin parvint à décapiter l’appareil d’État chinois, après quoi la Chine et le Japon s’enfoncèrent à leur tour dans l’anarchie. Certes, des gouvernements provisoires tentèrent un peu partout de rétablir l’ordre. Mais ils échouèrent et furent vite supplantés par des factions locales, miliciens, comités insurrectionnels ou associations criminelles. À cette troisième étape de la Grande Catastrophe contribua la dissémination des aéronefs Butteridge, car, comme ils étaient particulièrement simples à produire, les acteurs non étatiques s’en dotèrent vite.
La dernière étape fut l’épidémie planétaire de peste qui, se greffant sur la famine et l’anarchie, acheva de ramener l’humanité au degré de décomposition qu’elle avait connu dans les siècles les plus obscurs du Moyen Âge, avec des communautés paysannes tentant de survivre vaille que vaille, des féodaux très violents et des sectes religieuses exaltées. De temps à autre surgissaient des bandes de pirates volants dont les aéronefs se posaient à l’improviste, extorquaient aux malheureux paysans des vivres, de l’alcool, de l’essence et des renseignements, puis repartaient vers de nouveaux méfaits. Il avait fallu cinq ans seulement pour que le monde tombe de l’apogée des années 191… dans ce cauchemar.
Le témoignage d’Erbel-Ertswehl en perspective
Si, de nos jours, la communauté scientifique admet majoritairement l’authenticité du témoignage d’Erbel – Ertswehl, nous ne saurions passer sous silence l’existence d’un courant dissident qui continue à défendre la thèse traditionnelle de deux guerres mondiales limitées aux années 1914-1918 et 1939-1945. Selon ce courant, Georg Erbel – Ertswehl serait l’anagramme d’Herbert George Wells, un écrivain britannique d’anticipation qui, en 1908, aurait imaginé ce que pourrait être une guerre mondiale dominée par l’arme aérienne.













