Les tenants de l’historiographie traditionnelle se réfèrent à leur propre récit des deux guerres mondiales pour évaluer rétrospectivement les pronostics de Wells. Ils y repèrent beaucoup d’erreurs. Ainsi, Wells aurait surestimé l’efficacité des dirigeables : les Allemands en auraient bel et bien utilisé pendant la Première Guerre mondiale, mais ces engins se seraient avérés très vulnérables à l’artillerie antiaérienne, aux avions ennemis et même aux tempêtes ; la moitié d’entre eux auraient été perdus par accident. Plus globalement, Wells aurait majoré l’impact de la guerre aérienne : les dommages qu’elle aurait causés au XXe siècle, certes très importants, seraient cependant restés inférieurs aux attentes de leurs concepteurs ; les États comme leurs populations auraient fait preuve de beaucoup plus de résilience qu’ils ne l’espéraient, si bien que le collapsus général annoncé par Wells n’aurait pas eu lieu. Enfin, l’idée que n’importe qui pourrait fabriquer n’importe où des avions aurait été démentie par les évènements.
Les mêmes auteurs créditent cependant Wells d’intuitions brillantes. Le Niaio n’annonce-t‑il pas le Mitsubishi Zero de la Seconde Guerre mondiale ? Le dirigeable porte – aéronefs ne préfigure-t‑il pas le porte – avions, et le raid de Karl – Albert sur New York, celui de Nagumo sur Pearl Harbor en 1941, épisode phare de l’historiographie traditionnelle ? Wells souligne d’autre part la vulnérabilité des cuirassés aux frappes aériennes : elle aurait été confirmée pendant la Deuxième Guerre mondiale. De même, les descriptions du romancier britannique rendraient bien compte de certains bombardements paroxystiques, comme ceux qu’auraient subis les grandes villes allemandes et japonaises en 1943-1945. Enfin, son intuition selon laquelle l’arme aérienne tend à la pure destruction par son incapacité à contrôler l’espace terrestre semble très juste et aurait d’ailleurs été développée en philosophie politique par un certain Carl Schmitt.
Finalement, il ne faut sans doute pas lire le roman de Wells au premier degré, mais comme une parabole incitant à réfléchir sur les guerres modernes. Certaines de ses analyses politiques sont très actuelles, ainsi sur la déstabilisation psychologique causée par une globalisation trop brutale, les tensions internationales liées aux guerres douanières, la manipulation des angoisses collectives par les médias – ou désormais Internet – et la crise subséquente de la démocratie libérale. Quant à la capacité à produire des armes rapidement, économiquement et de façon décentralisée, qui joue un rôle central dans la réflexion de Wells, elle s’applique bien aux drones. Enfin, le collapsus global qu’il faisait dériver de la destruction du système bancaire ne pourrait-il aujourd’hui résulter d’une guerre spatiale qui anéantirait les constellations de satellites par lesquelles transitent quantité de données vitales pour l’économie contemporaine ? Nous nous contentons de poser la question.
Légende de la photo en première page : Bombardement de Varsovie par un SL2 allemand, en 1914, par Hans Rudolf Schulze. (© US Navy)













