Magazine Moyen-Orient

Prudente résistance : les factions armées chiites irakiennes et la guerre de Gaza

La guerre lancée par Israël à Gaza et au Liban a eu une onde de choc régionale, mettant l’Iran et ses alliés face à leurs limites pour ne pas faire plonger le Moyen-Orient dans le chaos. En Irak, une « Résistance islamique » est apparue pour se mobiliser en soutien aux Palestiniens. Mais, consciente de ses faiblesses capacitaires et contrainte par le contexte politique intérieur, cette coalition de groupes armés cherche à mettre sa participation à l’affrontement avec l’État hébreu au service de ses propres intérêts. La mort du leader du Hezbollah libanais, Hassan Nasrallah, le 27 septembre 2024, vient cependant fragiliser cette stratégie.

En 1979, l’ayatollah Rouhollah Khomeyni (1902-1989), tout juste arrivé au pouvoir en Iran, a décrété que le dernier vendredi du mois de ramadan serait célébré chaque année comme la « Journée mondiale de Jérusalem ». Le 3 avril 2024, en prélude à cette commémoration, une conférence internationale a réuni en « distanciel » un grand nombre de personnalités du Moyen-Orient, dont le président iranien Ebrahim Raïssi (2021-2024), qui meurt quelques semaines plus tard ; Ismaïl Haniyeh, chef du bureau politique du Hamas, qui sera tué en juillet à Téhéran ; Hassan Nasrallah ; Abdel Malik al-Houthi, leader du mouvement yéménite Ansar Allah ; Ziyad al-Nakhalah, chef du Djihad islamique palestinien ; et Hadi al-Amiri, dirigeant de l’organisation irakienne Badr. Alors que l’opération militaire israélienne fait rage à Gaza, le message est clair : mettre en scène l’unité et la capacité de coordination de l’« axe de la résistance ».

Une entrée dans la guerre contre Israël à reculons

Ces différents groupes participent à la guerre à des degrés et selon des modalités qui varient. Le Hezbollah semble n’être entré de plain-pied dans le conflit qu’à contrecœur : il fait peu de doute que Hassan Nasrallah a été surpris par les attaques du 7 octobre 2023 et en a conçu un certain mécontentement ­vis-­à-vis de l’aile militaire du Hamas. On se souvient de l’impression de « pétard mouillé » que suscita sa première prise de parole, lorsque, un mois après les massacres et alors que le monde retenait son souffle, il se contenta d’expliquer que le Hezbollah était déjà pleinement mobilisé. Si la guerre de Gaza se double ainsi d’une dimension libanaise, celle-ci reste plutôt secondaire pendant près d’un an, entretenue sans zèle par le parti libanais pour soulager le Hamas à Gaza.

Ce faisant, le Hezbollah suit alors une ligne proche de celle de son parrain régional, l’Iran, qui prend soin de s’en tenir à une intensité qui ne justifie pas de trop importantes représailles israéliennes, y compris lorsque ses intérêts directs ou sa propre souveraineté sont visés. Téhéran a ainsi démenti être à l’origine des attaques du 7 octobre 2023. Lorsqu’il répond directement aux attaques israéliennes, l’Iran cherche à saturer le système de défense antiaérien israélien pour toucher des cibles stratégiques sans faire de victimes civiles. Cette prudence iranienne ne date pas de 2023 : l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani, le 3 janvier 2020 à Bagdad par un drone américain, qui porte un coup dur à la politique régionale de Téhéran, n’a pas fait l’objet d’une réponse de même ampleur.

Mais un autre acteur s’est distingué par sa pusillanimité : les factions armées chiites irakiennes, rarement évoquées dans les médias. Les groupes armés irakiens ne sont certes pas restés les bras croisés depuis octobre 2023 ; ils sont responsables d’attaques dans le pays contre des intérêts américains que les États-Unis n’avaient pas vues depuis plusieurs années. Dès le 17 octobre 2023, la trêve qui était en vigueur depuis près d’un an entre eux et l’armée américaine est rompue avec l’attaque d’une base militaire américaine dans l’ouest irakien, suivie de nombreuses frappes en Irak et en Syrie. Fin janvier 2024, une attaque par drone tue trois militaires américains et en blesse des dizaines d’autres sur la base Tower 22, à la frontière jordano-irakienne. Les représailles américaines, qui ont notamment coûté la vie à un commandant d’une faction irakienne à ­Bagdad, sont suivies d’une trêve. En parallèle, les attaques contre Israël se poursuivent, mais sans occasionner de pertes majeures ni constituer une menace structurelle. En définitive, la participation irakienne à l’effort de guerre contre Israël se ­limite à l’envoi de drones et de missiles, avec un impact restreint. Comment expliquer cet engagement minimal des groupes irakiens dans une guerre régionale impliquant l’ensemble de leurs alliés ?

Une « Résistance islamique d’Irak » mystérieuse

La composante irakienne de l’« axe de la résistance » est l’une des moins connues. Les groupes qui la constituent sont plus récents que le Hezbollah libanais et mènent des actions moins spectaculaires que les abordages de navires par Ansar Allah en mer Rouge. Surtout, cette « Résistance irakienne » se révèle plus diversifiée et complexe que l’image de simples milices chiites pro-iraniennes. Il convient ainsi de distinguer plusieurs réalités. Depuis la chute du régime de Saddam ­Hussein (1979-2003), le pouvoir irakien est dominé par des partis issus de diverses tendances de l’islamisme chiite. Parmi eux, de nombreux groupes disposent d’une aile armée, constituée pour certains en exil en Iran avant 2003, pour d’autres en Irak à partir de cette date contre les forces d’occupation américaines, pour d’autres encore après 2011 pour combattre aux côtés de Bachar al-Assad (2000-2024) en Syrie. En 2014, alors que l’État islamique en Irak et en Syrie, qui se renomme quelque temps plus tard État islamique (EI), menace d’avancer sur Bagdad, l’ensemble de ces groupes armés se rassemblent sous l’appellation Hached al-Chaabi, soit les Unités de mobilisation populaire. Dans le langage courant, elles sont tout simplement appelées « Hached » ou « Mobilisation ». Intégrées à l’armée irakienne et légalisées en 2016, les Hached font face à de nombreuses critiques concernant leur unité institutionnelle de façade et l’allégeance de certaines de leurs brigades au Guide suprême iranien. Au lendemain de la guerre contre l’EI, les groupes considérés comme alignés sur le modèle idéologique iranien se présentent aux élections nationales dans une coalition. Avec leurs alliés, ils sont la première force politique au Conseil des représentants irakien.

0
Votre panier