La dépendance économique à la Chine, miroir de cette asymétrie
Au début de son premier mandat, à partir de 2014, le Premier ministre Modi, séduit par le succès économique chinois, a cherché à renforcer les liens économiques avec son voisin. Lors de sa visite officielle en mai 2015 en Chine, qui comprenait une séquence économique à Shanghai, 24 accords ont été signés. Un an plus tôt, le président chinois Xi Jinping avait promis d’investir 20 milliards de dollars en Inde, dans l’industrie, l’énergie et les infrastructures. À la même époque, les investissements chinois dans la tech indienne prennent de l’ampleur. Entre 2015 et 2020, près de cinq milliards de dollars sont ainsi injectés dans les start-up indiennes, contribuant à l’émergence de 18 licornes (5). Mais ces perspectives de coopération se dissipent rapidement avec la reprise des tensions militaires à la frontière, comme l’incident de Doklam en 2017, puis les affrontements meurtriers de juin 2020 dans la vallée de Galwan, premier accrochage létal entre les deux puissances depuis 1975.
Cet incident, et la pandémie de Covid-19 qui sévit simultanément, ravivent le débat stratégique sur les dépendances économiques de l’Inde, une préoccupation qui inquiète déjà les autorités depuis plusieurs années. En effet, le déficit commercial croissant entre l’Inde et la Chine, qui a atteint 85 milliards de dollars en 2023, met en évidence un déséquilibre industriel majeur. Les Chinois exportent principalement des biens industriels et importent essentiellement d’Inde des produits de base à faible valeur ajoutée. Vu d’Inde, cette dépendance, notamment dans des secteurs clés comme l’électronique et la pharmaceutique, fragilise sa souveraineté économique.

L’Inde accuse la Chine d’aggraver la situation en renforçant la compétitivité de ses exportations par des subventions publiques, entravant le développement de sa propre industrie. Pour contrer cette situation, le pays a multiplié les droits de douane antidumping et s’est retirée du Partenariat économique régional global (RCEP) (6), par crainte d’être submergé de produits chinois. Par ailleurs, l’Inde reproche à la Chine de bloquer l’accès à ses produits les plus compétitifs, comme les denrées agricoles ou les médicaments, sur le marché chinois.
La présence d’entreprises chinoises dans certains secteurs stratégiques suscite des inquiétudes en Inde. Huawei et ZTE [Zhongxing Telecommunication Equipment] fournissent des équipements de télécommunications souvent critiqués pour les risques qu’ils font peser sur la sécurité nationale. Par ailleurs, les marques chinoises de smartphones détiennent près des deux tiers du marché indien, suscitant des préoccupations sécuritaires liées à un possible accès aux données personnelles. De même, les investissements des géants numériques chinois dans les start-up indiennes soulèvent des interrogations similaires, tout en alimentant des craintes concernant l’utilisation des plateformes pour la diffusion de contenus nuisibles.
Face à ces enjeux, l’Inde a pris des mesures drastiques. Entre 2020 et 2023, près de 550 applications chinoises, dont TikTok et WeChat, ont été bannies du marché indien. Le gouvernement a également durci les règles d’investissements en provenance des « pays voisins » dès avril 2020, obligeant désormais les entreprises chinoises à obtenir une approbation préalable pour leurs projets d’investissement. En parallèle, des restrictions ont été imposées aux fournisseurs chinois dans le secteur des télécommunications, excluant Huawei et ZTE du futur déploiement de la 5G. Le pays a également limité l’octroi de visas d’affaires aux ressortissants chinois. Ces mesures ont provoqué un ralentissement économique dans plusieurs secteurs.
Au-delà de ces mesures de défense économique, l’Inde a également lancé des initiatives pour stimuler la production locale, à l’instar du programme « Atmanirbhar Bharat » (« Inde autosuffisante »). Ce dernier repose notamment sur l’octroi de subventions pour stimuler les investissements dans une douzaine de secteurs industriels clés, où la dépendance à la Chine est la plus marquée. Bien que l’Inde continue de dépendre de la Chine pour certains composants essentiels, la part des importations chinoises dans le total des importations indiennes a légèrement diminué ces dernières années, passant de 16,5 % en 2020 à 15 % en 2023.













