Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

L’innovation technologique israélienne au service de la résilience

Les massacres du 7 octobre 2023 ont sidéré le monde. Ils s’apparentent à une tragédie nationale de type 11-Septembre pour une population israélienne qui vit sous la pression permanente de ses voisins. Mais l’innovation technologique et la résilience constituent les deux piliers fondateurs sur lesquels l’État d’Israël s’est construit : il a su traverser les crises qui ont jalonné son histoire en basculant très rapidement vers une économie de guerre, tout en maintenant sa puissance d’innovation.

Israël se classe au 28e rang mondial du PIB, au 13e rang mondial du PIB par habitant, et est le troisième pays le plus riche d’Asie en ce qui concerne le PIB nominal par habitant et la richesse moyenne par adulte. Il faut aussi savoir qu’en 2024, Israël occupait la 15e position dans le classement de l’indice mondial de l’innovation (1). D’un point de vue technologique, Israël demeure l’un des pays les plus avancés et agiles au monde. Les contributions israéliennes à la science sont remarquables dans de nombreuses disciplines, notamment en médecine, physique, agriculture, génétique, informatique, électronique, optique, robotique, intelligence artificielle (IA), cybersécurité, quantique et hardware. Des prix Nobel en science et en économie ont été décernés à quatre Israéliens depuis 2002. Le nombre de publications scientifiques par habitant (109 publications/10 000 personnes) et de brevets déposés par habitant figure parmi les plus élevés au monde. Israël arrive en tête du classement mondial des dépenses annuelles consacrées à la recherche et au développement (R&D) avec un taux de 4,7 % de son PIB. Les financements de cette recherche proviennent principalement du secteur privé, contrairement aux autres pays développés.

Dans le domaine stratégique de l’IA, Israël s’est classé neuvième en 2024-2025 parmi 83 nations, selon l’indice mondial de l’IA (2). Mieux encore, le pays occupe la troisième place du classement selon les indicateurs d’applications commerciales évalués dans ce même indice mondial. Ces indicateurs tiennent compte de l’environnement local des start-ups et de l’activité du capital-risque. Israël se classe également au troisième rang en termes de montants de capitaux levés pour les start-ups basées sur l’IA, juste derrière la Silicon Valley et New York. De nombreuses multinationales ont établi des laboratoires de R&D en IA en Israël. Présents sur le sol israélien, Google, Meta, Apple et IBM ont tissé des partenariats très étroits avec l’écosystème de la recherche et de l’enseignement supérieur sur place.

En 2025, le budget national d’Israël s’élève à environ 609 milliards de shekels (164 milliards de dollars). Sur ce montant, quelque 108 milliards de shekels (30 milliards de dollars) sont alloués au ministère de la Défense, 92 milliards (25 milliards de dollars) au ministère de l’Éducation et 60 milliards (16 milliards de dollars) au ministère de la Santé.

Israël est par ailleurs confronté à une pénurie de talents technologiques. Le besoin immédiat en recrutement s’élève à 13 000 ingénieurs et développeurs informatiques pour soutenir le rythme de croissance de l’innovation en IA, en cybersécurité, en robotique et en calcul quantique. La formation des talents est un moteur de croissance et une trajectoire majeure pour le pays. Les économistes israéliens rappellent souvent qu’il n’y a pas de ressources minières en Israël et que le pays ne dispose que du capital humain. L’éducation et la formation aux technologies de rupture sont donc des obligations vitales pour l’économie du pays. L’amélioration permanente de la qualité des cycles de formation des ingénieurs a toujours été priorisée par le gouvernement. Le maintien d’un fort pouvoir attractif des talents étrangers sur le sol israélien constitue la seconde priorité stratégique. L’objectif est de concentrer les talents, les ingénieurs et les chercheurs agissant comme des moteurs de croissance et d’innovation. L’effort budgétaire réalisé sur l’éducation, la formation et la recherche tient compte des contraintes et des priorités liées à la guerre.

Israël sous le feu : l’enjeu de l’innovation de défense

Les massacres du 7-Octobre ont provoqué un séisme majeur au sein de la population israélienne. La réponse militaire israélienne s’est déroulée en haute intensité, sur des fronts multiples et évolutifs. L’engagement simultané de tous les groupes terroristes régionaux souhaitant la destruction d’Israël et l’implication directe de l’Iran, conduisant des vagues d’attaques par drones et missiles, ont élevé le niveau d’escalade du conflit jusqu’aux échelons 11 et 12 de l’échelle d’Herman Kahn (3). L’évolution du conflit a démontré une double escalade : verticale, avec des systèmes d’armes de plus en plus puissants, sophistiqués, robotisés, et horizontale, ou territoriale, avec l’engagement militaire de pays ennemis comme le Liban, l’Iran et le Yémen. Le soutien « parapluie » américain a permis de contrer cette double escalade, notamment durant les vagues d’attaques massives iraniennes par drones et missiles. Les différents boucliers antimissiles et antidrones ont évité d’importantes pertes civiles et militaires sur le sol israélien. Le rôle central de l’« Iron Dome » (Dôme de fer) a été renforcé par les opérations américaines et françaises de neutralisation et d’interception des missiles en mer Rouge, dès le départ des salves. Pur produit de l’innovation israélienne, l’Iron Dome est un système de défense aérienne mobile israélien, développé par la société Rafael Advanced Defense Systems (RAFAEL), conçu pour intercepter des roquettes et obus de courte portée. Ce système s’appuie sur un ensemble de canons antiaériens, de missiles intercepteurs hypervéloces et sur des réseaux de radars de poursuite extrêmement performants. Son efficacité a évité la saturation de la défense et a sauvé de nombreuses vies israéliennes. Le groupe industriel (RAFAEL, Israel Aerospace Industries) contribue à l’effort de guerre national en maintenant un très haut niveau d’innovation dans ses systèmes d’armes. L’ensemble de la société israélienne a su basculer sans délai en économie de guerre avec une mobilisation massive des réservistes et des forces vives de la nation. Le départ des réservistes de leurs postes occupés dans le civil a également créé un « trou d’air » dans la productivité globale, notamment quand il s’agissait de chefs d’entreprises, de dirigeants de start-ups ou d’ingénieurs dans des secteurs en tension [voir p. 24]. Ce « trou d’air » économique et social est un effet collatéral inévitable lors d’une mobilisation générale. Son impact ne doit pas être négligé, notamment si l’opération militaire s’inscrit dans la durée. C’est le cas pour ce conflit, qui déborde sur une deuxième année et dont la solution n’apparait pas encore clairement.

À propos de l'auteur

Thierry Berthier

Enseignant-chercheur associé au CReC Saint-Cyr, codirecteur du groupe « Sécurité – Intelligence artificielle (IA) – Robotique » du Hub France IA et directeur scientifique de la Fédération professionnelle européenne des drones de sécurité Drones4Sec.

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