Magazine Moyen-Orient

La Méditerranée : une géographie insulaire et une proximité qui favorisent la circulation

Le déplacement des lieux d’embarcation des migrants tenus par les réseaux de passeurs, qui s’adaptent toujours aux mesures sécuritaires décidées et financées par l’UE, pousse Bruxelles à multiplier les partenariats avec les autres pays du Maghreb. La « route centrale » s’est en partie déplacée vers les côtes tunisiennes, incitant à la signature d’accords avec Tunis en juillet 2023. Le protocole a été signé par le commissaire à l’Élargissement et à la politique européenne de voisinage (PEV) et le secrétaire d’État tunisien auprès du ministre des Affaires étrangères, de la Migration et des Tunisiens à l’étranger à la suite des échanges avec la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen (depuis 2019), les Premiers ministres des Pays-Bas et d’Italie, Mark Rutte (2010-2024) et Giorgia Meloni (depuis 2022), et le président tunisien Kaïs Saïed (depuis 2019). En échange d’une aide financière apportée à la Tunisie (plus de 100 millions d’euros pour l’achat de matériel de surveillance maritime), il vise à empêcher les personnes d’atteindre l’Europe, à augmenter le nombre de retours de Tunisiens n’ayant pas le droit de rester en Europe (les déboutés) et à faciliter les rapatriements de ressortissants d’autres nationalités depuis la Tunisie vers des pays tiers.

Les enjeux politiques sont importants. Selon l’agence Frontex, plus de 157 000 personnes ont franchi clandestinement, en 2023, la frontière de l’espace Schengen par la Méditerranée centrale, soit une augmentation de 234 % par rapport à 2021. L’Italie a du mal à faire face à cette hausse et a déclaré l’état d’urgence pour déployer des ressources supplémentaires. Le gouvernement souverainiste de Giorgia Meloni joue une partie de sa crédibilité sur la question migratoire. La Tunisie, au même titre que la Libye, est considérée comme l’une des principales portes d’entrée pour les demandeurs d’asile et les migrants de travail qui souhaitent atteindre les côtes européennes. Certains de ces migrants sont des ressortissants tunisiens qui veulent quitter leur pays, mais d’autres viennent de plus loin, notamment d’Égypte, de Côte d’Ivoire, de Syrie, d’Afghanistan, du Pakistan ou du Bangladesh. En raison de sa proximité géographique et du verrouillage de la route par la Turquie, l’Italie représente le principal point d’entrée vers l’Europe.

Impliquer les pays de la rive sud dans la surveillance

Tout comme la Libye et la Tunisie, la Mauritanie et le Maroc ont en commun d’être des étapes des principales routes migratoires vers l’Europe. Celle de la Méditerranée occidentale, qui part de l’ouest du Maghreb vers l’Espagne, fait l’objet d’une attention particulière. Les accords avec le Maroc, dernière frontière avant l’Europe, figurent parmi les plus anciens conclus avec un pays du Maghreb, puisque l’externalisation de ses politiques migratoires remonte à la fin des années 1990 et au début de la décennie 2000 (4). La lutte contre l’immigration irrégulière et le principe de réadmission des ressortissants marocains et africains sont depuis longtemps au cœur du partenariat entre le royaume et l’UE (Déclaration de Barcelone en novembre 1995 ; programme « Meda I » en 1996 et « Meda II » en 2000 ; PEV en 2004).

Le 8 mars 2024, un accord a été conclu avec la Mauritanie, en présence du chef du gouvernement espagnol, mobilisant 210 millions d’euros et prévoyant une coopération accrue avec Frontex. Ainsi, l’UE multiplie les accords avec l’ensemble des pays du nord de l’Afrique pour tenter d’empêcher les arrivées de migrants à ses frontières. Il est évident que les dirigeants européens ont été soucieux, au début de l’année 2024, d’afficher leur fermeté en matière d’immigration irrégulière. Rappelons que nous étions à seulement trois mois des élections au Parlement européen des 6-9 juin, avec des sondages qui prédisaient une poussée de l’extrême droite – elle a remporté 187 sièges sur 720.

L’implication des États du sud de la Méditerranée en matière de lutte contre l’immigration et la surveillance accrue de la frontière méditerranéenne amène de nombreux observateurs à affirmer que le passage par le détroit de Gibraltar est devenu plus difficile, ce qui contraint les candidats à l’exil à emprunter des chemins plus longs et plus dangereux. Ainsi, la « route atlantique », qui quitte les rivages du Sénégal et du Sahara occidental pour rejoindre les Canaries espagnoles, est une alternative de plus en plus fréquentée, et ce particulièrement en ce début d’année 2024, avec une augmentation de près de 500 % des traversées par rapport à la même période en 2023 (5). Sur les six premiers mois de 2024, l’OIM a recensé 19 257 migrants arrivés en vie par cet itinéraire, contre 5 641 sur un autre territoire espagnol en empruntant la « route de l’ouest » (6).

Les frontières comme ressource économique : le cas de la Libye

Dans les pays de départ, les migrants trouvent des « agences » qui vendent, en échange de fortes rémunérations, des « circuits » d’immigration clandestine, sous la forme de billets d’avion, de visas (vrais ou faux) et même de faux papiers, ainsi que des preuves de travail (généralement non déclaré) dans les territoires de destination. L’économie du transit migratoire est devenue une manière de gagner sa vie pour un ensemble d’acteurs, « entrepreneurs de la migration », qui rendent possible la circulation de populations en échange d’une rétribution. L’activité de passeur s’est complexifiée et diversifiée, tout comme les rapports qui unissent les migrants à ces réseaux de passage, qui sont souvent présentés comme des mafias. Si leur objectif est toujours mercantile, cela ne signifie pas que tous les facilitateurs de migrations sont systématiquement des escrocs. Pourtant, certains réseaux peuvent être violents et dangereux pour les migrants, particulièrement sur certains segments des routes migratoires : dans un pays comme la Libye, en conflit depuis 2011, les frontières et les territoires miliciens sont devenus des ressources financières, auxquelles la figure du « passeur » est associée.

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