Magazine Moyen-Orient

La Méditerranée : une géographie insulaire et une proximité qui favorisent la circulation

La situation géopolitique de la Libye a favorisé la mise en place d’une économie de prédation où chaque parti en conflit tente de prélever des ressources sur le territoire qu’il contrôle. La guerre civile a accentué la fragmentation avec la multiplicité des pouvoirs locaux et la dualité institutionnelle entre Tripoli et Tobrouk. Malgré le chaos qui règne, la Banque centrale libyenne continue d’être l’unique réceptacle des exportations de pétrole. Elle verse alors les salaires, en rétribuant les tribus organisées en milices. Ce qui encourage les Libyens à rejoindre une milice s’ils veulent toucher leurs salaires. Cela se fait au détriment de l’État et renforce la division du pays.

La chute de Mouammar Kadhafi (1942-2011), qui dirigeait le pays depuis 1969, a accéléré le processus d’intégration économique avec les États du Sahel, puisque le contrôle des frontières a quasi disparu. L’ouest et le sud du pays échappent au pouvoir des deux leaders libyens à la tête de deux gouvernements rivaux. Ces régions sont devenues des zones grises où la principale activité demeure la contrebande et le trafic des migrants clandestins vers l’Europe. Elles sont peuplées par des minorités – les Touaregs et les Toubous – qui étaient marginalisées déjà sous le précédent régime et qui le sont toujours de nos jours.

Les Touaregs contrôlent la frontière avec la Tunisie et l’Algérie. Exclus du partage de la ressource pétrolière, ils prospèrent de la contrebande et du trafic humain depuis 2011. Les Amazighs du nord-ouest se sont ralliés aux forces du maréchal Khalifa Haftar, permettant à ce dernier de couper Tripoli de la Tunisie. La principale route migratoire de l’Algérie vers la Libye, qui passe par Ghadamès, est sous leur contrôle.

Les Toubous, quant à eux, contrôlent le sud et sont en relation avec les membres de leur communauté au Niger et au Tchad. Les relations transfrontalières sont intenses et représentent pour les communautés locales une ressource quasi exclusive. Les discriminations dont ils ont été victimes de la part des tribus arabes renforcent leur identité et leur cohésion : ils forment de puissantes milices tribales. Ils sont parvenus à priver les Arabes de l’accès aux frontières avec le Tchad et le Soudan, ce qui leur confère le monopole des trafics avec l’Afrique subsaharienne. Cela contribue à leur autonomie vis-à-vis des deux rivaux du nord. Sebha et Koufra, les deux grandes villes du sud libyen, sont devenues des lieux de passage obligés pour les migrants africains en route vers l’Europe.

Beaucoup de migrants ayant dû traverser la Libye décrivent ce pays comme étant l’étape la plus dangereuse du parcours. La traite humaine y est pratiquée par les milices locales libyennes et les lieux de trafic humain sont parfaitement organisés. « Chacun prélève sa part au passage : les passeurs, les miliciens, les bandes armées rebelles, mais aussi les habitants qui fournissent gîte et couvert », affirme un migrant recueilli sur le navire de sauvetage Aquarius, affrété par SOS Méditerranée entre 2016 et 2018. Les migrants servent de marchandise aux miliciens, au même titre que les armes et la drogue ; ils sont emprisonnés, puis parfois revendus ou utilisés comme main-d’œuvre pour travailler (généralement sans rémunération). Les femmes peuvent être kidnappées et prostituées. Chaque tribu contrôle ses propres milices et lieux de rétention. Ce trafic lucratif, dans un pays en proie au chaos, génère des enfermements abusifs dans des conditions de détention dégradantes, des mauvais traitements, des cas de torture, des viols et abus sexuels, ainsi que du travail forcé, y compris la prostitution, dans les villes de Sebha, de Koufra ou de Ghadamès, étapes traditionnelles des routes transsahariennes. 

Notes

(1) Les données sur les disparus en Méditerranée sont disponibles sur : https://​missingmigrants​.iom​.int/​f​r​/​r​e​g​i​o​n​/​m​e​d​i​t​e​r​r​a​nee

(2) OIM, « Migration irrégulière vers l’Europe : Afrique de l’Ouest et du centre », janvier-décembre 2023.

(3) SOS Méditerranée, Les naufragés de l’enfer : Témoignages recueillis sur l’Aquarius, Digobar éditions, 2019.

(4) Diane Kitmun, « Le Maroc gère les flux des indésirables », in Plein droit, no 88, mars 2011.

(5) OIM, « Migration irrégulière vers l’Europe : Route atlantique ouest-africaine », janvier-mars 2024.

(6) OIM, « Routes d’Afrique de l’Ouest et du centre à travers le Sahel », août 2024.

Légende de la photo en première page : La Croix-Rouge italienne tente de gérer l’accueil de migrants venus du continent africain à Lampedusa, en septembre 2023. © Shutterstock/Alessio Tricani

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°64, « Géostratégie des mers », Octobre-Décembre 2024.
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