En quête de puissance régionale et de marge de manœuvre stratégique, la Turquie a entrepris, sous Recep Tayyip Erdoğan (au pouvoir depuis 2014), une transformation profonde de son industrie de défense. Ce choix, né d’une série de ruptures historiques et porté par une politique volontariste, vise autant à réduire les vulnérabilités extérieures du pays qu’à projeter une plus grande influence politique régionale.
Pour comprendre l’essor de l’industrie turque de l’armement au cours des deux dernières décennies, il faut remonter à l’opération militaire menée à Chypre en 1974. L’embargo américain qui s’ensuivit (1975-1978) a constitué un tournant : dépendante de l’OTAN et des États-Unis depuis 1952, la Turquie a pris conscience de sa vulnérabilité. Dès lors, les autorités ont lancé une politique visant à renforcer la production nationale de défense. Deux institutions fondées dans les années 1980 incarnent cette volonté : le Sous-secrétariat aux industries de défense (SSM), chargé de piloter les acquisitions et programmes, et la Fondation pour le renforcement des forces armées turques (TSKGV), qui développe et finance des entreprises clés comme ASELSAN, TUSAŞ, ROKETSAN ou HAVELSAN. Alors que la fin de la guerre froide conduisait les pays de l’OTAN à réduire leurs budgets militaires, la Turquie faisait face à des menaces régionales accrues : intensification de la lutte contre le groupe terroriste PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), tensions avec la Grèce et montée en puissance des capacités balistiques en Syrie, en Irak et en Iran. Dans ce contexte, les besoins de l’armée turque se sont intensifiés, mais ses alliés occidentaux ont manifesté une réticence croissante à fournir des armes, notamment pour des raisons liées aux droits humains et à leurs intérêts géostratégiques. Cela a poussé Ankara à repenser sa stratégie, en accélérant ses projets d’armement, en diversifiant ses fournisseurs et en réduisant sa dépendance technologique. Dès 1998, une stratégie de modernisation a été adoptée, prévoyant 150 milliards de dollars d’investissement sur 25 ans (1). Cette trajectoire industrielle posera les bases du tournant amorcé après 2002.
Une accélération sans précédent
L’AKP (Parti de la justice et du développement), dirigé par Erdoğan, est arrivé au pouvoir en 2002 avec une majorité absolue. Si les premières bases avaient été posées au cours des décennies précédentes, c’est bien sous Erdoğan que le secteur d’armement a connu une accélération sans précédent. Celle-ci s’est opérée à la croisée de ses ambitions stratégiques, industrielles et géopolitiques, dans un contexte économique alors favorable. La montée en puissance de l’industrie turque de la défense reflète la politique d’« indigénisation » adoptée par l’AKP. Lors d’une réunion clé du SSİK (Comité exécutif de l’industrie de la défense) en 2004, les priorités du secteur ont été redéfinies, entrainant l’abandon de plusieurs projets sous licence à faible retour industriel, au profit d’une stratégie de production nationale. Dès lors, plusieurs programmes locaux majeurs ont été relancés selon une approche organisationnelle « top-down », avec des projets emblématiques tels que la corvette MILGEM, le char de combat Altay, ou encore l’hélicoptère T129 ATAK (2). Ces initiatives ont stimulé l’innovation locale : l’expérience acquise au cours de leur développement a permis des améliorations notables dans les programmes qui ont suivi. MILGEM, en particulier, a constitué un jalon technologique, en préparant le terrain pour des plateformes ultérieures, notamment les versions exportées vers le Pakistan et l’Ukraine (3). Récemment, la Turquie a réalisé sa première exportation de navires militaires vers un pays membre de l’Union européenne et de l’OTAN : le Portugal. L’une des particularités de la stratégie industrielle portée par l’AKP est l’adoption d’un modèle pyramidal, qui a contribué à la croissance rapide du secteur. Ce modèle repose sur de grandes entreprises publiques, telles que TUSAŞ/TAI (Turkish Aerospace Industries) dans l’aéronautique, chargées de la conception de systèmes d’armes complets, avec l’appui d’un large réseau de PME et de sous-traitants. En 2016, plus de 2 000 PME turques étaient déjà intégrées à la chaine de production de l’aéronautique et de la défense (4). Ce modèle en réseau a permis à la Turquie de renforcer son autonomie stratégique en réduisant sa dépendance aux importations. Un aspect important de la politique à l’origine de ces avancées est l’investissement dans la recherche et le développement (R&D), qui a permis d’acquérir les bases technologiques nécessaires à la production locale. Non seulement la part du PIB consacrée à la R&D est passée de 0,5 % en 1996 (5) à 1,09 % en 2020 (6), mais plusieurs projets ont également été lancés sous l’égide du SSM pour améliorer la coordination et l’efficacité dans ce domaine. Un exemple en est le groupement « Odak Teknoloji Ağı » (« Réseau de technologies ciblées »), qui relie les entreprises piliers de l’industrie aux universités, centres de recherche et PME, afin de développer des technologies critiques et de favoriser leur nationalisation. Cette dynamique a également été soutenue par la forte croissance économique que la Turquie a connue dès le début des années 2000.
Une industrie sous l’égide de l’État
Malgré la présence d’acteurs privés, les principales entreprises du secteur sont le plus souvent publiques ou semi-publiques, majoritairement détenues par la TSKGV, qui agit comme un levier d’investissement public. En effet, ASELSAN et TUSAŞ figurent parmi les 100 plus grands industriels mondiaux de défense (7). Baykar, également présente dans ce classement, constitue une exception en tant qu’entreprise privée à succès, connue aussi pour ses liens étroits avec les cercles décisionnels. Plus globalement, l’industrie de la défense bénéficie de mécanismes incitatifs, notamment à travers des subventions publiques accordées aux entreprises du secteur. Le nombre d’entreprises opérant dans l’industrie de défense est ainsi passé de 56 en 2002 à 1 500 en 2020 (8), ce qui reflète également une politique volontariste d’expansion du tissu industriel local menée sous l’AKP. L’objectif de développer l’industrie de défense nationale et de réduire la dépendance étrangère s’est aussi traduit par le rachat de parts dans des coentreprises stratégiques, comme en témoigne l’acquisition, par TUSAŞ (détenue par le SSM et la TSKGV), des actions de Lockheed Martin et de General Electric dans TAI. Cette politique s’est accompagnée d’une transformation des institutions du secteur. Le SSM, acteur central chargé de coordonner les appels d’offres et d’imposer des clauses d’indigénisation, a été renforcé dès 2004.
Il a alors accru son rôle dans l’achat et la production d’équipements de défense, reléguant l’armée, historiquement en tension avec Erdoğan, à un simple rôle d’utilisateur (9). En 2018, le SSM est devenu la Présidence de l’industrie de la défense (SSB) et a été placé sous l’autorité directe du Président, dans le cadre du passage au régime présidentiel, consécutif au référendum de 2017.
L’essor de l’armement turc
Grâce à des investissements menés depuis de nombreuses décennies, et à la dynamique impulsée par les politiques d’accélération industrielle sous le gouvernement de l’AKP, l’industrie de la défense turque a connu un essor important. Comme l’indiquent les derniers rapports du SSB, le taux de localisation des systèmes d’armement lourds a été considérablement augmenté et, à l’exception des produits commerciaux prêts à l’emploi, la dépendance vis-à-vis de l’étranger en matière de licences d’exportation pour les composants de ces systèmes a été réduite au minimum (10). Outre la réduction de sa dépendance à certains équipements de l’industrie de l’armement, la Turquie a fortement augmenté ses exportations d’armes au cours des dix dernières années (voir graphique ci-dessous), se hissant ainsi au 11e rang mondial (11). Tandis que les armes et les entreprises turques de défense commençaient à pénétrer les marchés européens, elles étaient déjà fortement sollicitées par de nombreux pays du Moyen-Orient et d’Afrique, au point que la Turquie s’est imposée comme le quatrième fournisseur d’armement en Afrique subsaharienne sur la période 2019-2023 (12). Les drones turcs, notamment le Bayraktar TB2 et l’Akıncı de Baykar, ainsi que l’Anka de TUSAŞ, sont devenus la vitrine du succès mondial de la Turquie dans le domaine des drones de combat. Les drones de Baykar se sont particulièrement distingués lors du conflit du Haut-Karabagh, puis en Ukraine. Cela souligne l’un des facteurs clés du succès de l’industrie turque de l’armement à l’échelle mondiale : l’utilisation de ses armes dans de nombreux conflits, que ce soit par l’armée turque ou par d’autres forces à l’étranger. Cet usage permet de tester les produits sur le terrain, un critère déterminant dans ce secteur, et de renforcer la fiabilité perçue de leur technologie. À cela s’ajoute la rentabilité de certaines armes, comme le Bayraktar TB2, dont le cout représente environ un quart de celui du drone américain MQ-9 Reaper (13).














