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Inde/Pakistan : l’eau au cœur de conflits futurs ?

L’Inde et le Pakistan sont entrés dans une zone de turbulences hydro-politiques, qui ne semble malheureusement pas près de s’estomper.

En 1960 était signé le traité de l’Indus, soutenu par le président des États-Unis de l’époque, Dwight Eisenhower, et placé sous la médiation de la Banque mondiale, afin de calmer les tensions qui ne cessaient de croitre entre l’Inde et le Pakistan ; deux États nouvellement indépendants de la puissance tutélaire de la péninsule indienne qu’était l’Empire britannique. 

Ce traité reste considéré à ce jour comme un modèle d’hydro-diplomatie, répartissant, avec science et conscience, le potentiel des six grands fleuves du bassin de l’Indus entre les deux grands pays rivaux. À l’Inde revenaient celles que l’on appelle les « rivières orientales » : Ravi, Beas et Sutlej. Au Pakistan, les rivières occidentales — Indus, Jhelum et Chenab —, bien que leur flux provienne d’Inde : l’Indus prend sa source au Tibet en territoire chinois, traverse ensuite le Cachemire indien avant d’arriver au Pakistan ; les rivières Jhelum et Chenab prennent leur source directement en territoire indien. 

L’Inde dispose sur le Pakistan d’une capacité d’hydro-domination avérée, mais que ce traité encadre, puisqu’il prévoit que l’Inde n’utilise les rivières occidentales qu’avec un usage restreint. L’Inde peut se servir du débit à des fins d’irrigation, d’hydroélectricité, également pour un usage domestique, mais ne peut en aucun cas en altérer le flux, détourner ou stocker de l’eau de manière significative. 

L’eau : une ressource convoitée et un besoin croissant

Le Premier ministre Modi apparait bien désireux d’exercer un contrôle plus strict sur ces rivières, qui sont pourtant autant de sources vitales d’alimentation en eau de son voisin de l’aval. Si le Pakistan et ses 241 millions d’habitants jouissent du plus vaste système de canaux du monde, avec 200 000 kilomètres cumulés, l’alimentation en eau du pays reste dépendante à 90 % des eaux de l’Indus et de ses affluents. Le bassin de l’Indus recouvre à lui seul 65 % de sa superficie et, en particulier, la totalité de la province agricole du Pendjab. 

Mais en parallèle, et sans vouloir justifier la politique de Narendra Modi, ce qui pousse le Premier ministre indien à agir ainsi est l’absolue nécessité pour l’Inde de mobiliser de nouvelles masses d’eau. En effet, il n’en a guère le choix, car il est désormais confronté aux conséquences du manque de vision stratégique et de l’absence d’investissement de ses prédécesseurs dans le secteur de l’eau : à l’hydro-domination chinoise qui se profile en amont du Brahmapoutre — artère fémorale de l’alimentation en eau de l’Inde — ; à la modification des régimes pluviométriques et à la fonte du volume des glaciers induites par le changement climatique ; à des décennies d›une exploitation « minière » des nappes phréatiques indiennes, dont les réserves en eaux souterraines ont considérablement baissé ; ainsi qu’à l’explosion de la demande en eau.

L’Inde compte désormais 1,43 milliard d’habitants et a dépassé la Chine comme pays le plus peuplé du monde. Cette explosion démographique démultiplie les usages de l’eau : l’eau à vocation domestique naturellement, ainsi que l’eau à vocation agricole ; l’eau à vocation énergétique, ce qui explique notamment les projets de barrages indiens notamment sur la Jhelum, venant renforcer les inquiétudes du Pakistan ; l’eau à vocation industrielle, et enfin — on ne le dit pas assez souvent — l’eau à vocation numérique. 

À propos de l'auteur

Franck Galland

Spécialiste des questions sécuritaires liées aux ressources en eau, et directeur du Environmental Emergency & Security Services — (ES)², cabinet d’ingénierie-conseil spécialisé en résilience urbaine. Chercheur associé à Fondation pour la recherche stratégique, son dernier ouvrage, paru en mars 2021 chez Robert Laffont, est intitulé Guerre et eau : l’eau enjeu stratégique des conflits modernes.

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