La relative stabilité du front ukrainien depuis le printemps 2023, la persistance d’un combat d’attrition et l’incapacité des forces blindées mécanisées des deux camps à renouer avec des mouvements d’ampleur semblent indiquer que la manœuvre est durablement condamnée et que l’attrition imposera à l’avenir toujours sa loi, celle des rapports de force bruts, de la destruction des hommes et du matériel et de la confrontation d’appareils de production avec, en toile de fond, la « révolution des drones » qui frapperait d’obsolescence les vieux modèles de forces blindées-mécanisées.
Au cœur de la pensée militaire des puissances occidentales – et notamment de la France – depuis la fin des années 1970, la manœuvre a longtemps été opposée, de manière simpliste et manichéenne, à l’attrition qu’imposait en apparence la bataille conduite. Manœuvrer semblait la « bonne » méthode, la méthode noble : obtenir un effet systémique sur l’adversaire en concentrant les forces sur un point faible, parvenir à s’affranchir de la ligne de front tout en étant économe en moyens, rester mobile en toute circonstance, préserver sa liberté d’action, détruire l’autre sans avoir soi – même à subir sur le champ de bataille des pertes que, de toute façon, les sociétés occidentales ne semblaient plus décidées à supporter depuis la fin des guerres de décolonisation.
Manier la foudroyance, pour ne plus subir Verdun. Foch et Leclerc, contre Pétain et Nivelle. Fermez le ban. À ce titre, la guerre d’Ukraine serait un retour au réel assez violent, rappelant que lorsqu’un conflit majeur survient entre deux États, passé le choc initial, l’attrition reprendrait forcément « ses droits » de manière d’autant plus inéluctable que la transparence du champ de bataille numérique et la démocratisation de la frappe de précision dans la troisième dimension neutralisent tout espoir de concentration de forces. Mais c’est là une grille déterministe qui ne résiste pas à une lecture attentive des évènements : d’une part, les conditions mêmes du blocage tactique et de l’attrition évoluent de manière non linéaire depuis 2022 – les adversaires s’adaptent – et, d’autre part, des perspectives existent pour rétablir (ou subir) le retour de la manœuvre.
Il faut tout d’abord relever que, depuis février 2022, les conditions d’échec de la manœuvre ont considérablement changé selon les phases du conflit. Elles ont résulté de la confrontation de facteurs qui, chaque fois, ont été considérés comme devant peser à l’avenir de manière déterministe… Or, chaque fois, le caractère changeant de la guerre a fait que ces facteurs ont été dépassés, que ce soit par adaptation ou par épuisement. Ainsi, la manœuvre russe initiale a été mise en échec par ce qui pouvait ressembler à une « non – bataille » théorisée par Guy Brossollet. On a alors relevé l’importance des réserves humaines instruites, du missile portatif, antichar ou antiaérien, mais aussi d’une artillerie mobile réactive et de complexes reconnaissance – frappe décentralisés s’appuyant sur des drones de grande taille et des terminaux mobiles. Il faut bien admettre aussi que l’armée russe s’est en grande partie piégée elle – même dans cette phase initiale, n’anticipant qu’une vaste opération de police sous le seuil d’une vraie confrontation armée – même s’il ne faut pas sous-estimer le succès de la manœuvre de sortie depuis la Crimée jusqu’à Kherson et Melitopol.
Ce contexte semblait condamner définitivement le char de combat principal et l’hélicoptère. Pourtant, cette domination de « Sainte Javeline et GIS Arta » n’a pas duré. L’épuisement rapide des stocks de certains missiles, l’activation des défenses antiaériennes, le retour d’une guerre électronique massive et brutale fondée sur des systèmes aussi anciens que pléthoriques et la reconstitution d’une ligne de front continue ont débouché sur la « phase des villes ». De Marioupol à Bakhmout, en passant par Severodonetsk-Lyssytchansk, on a alors pensé que le combat urbain déterminerait ce conflit (et neutraliserait – encore – la manœuvre), avec ses caractéristiques classiques : égalisation des niveaux de force, neutralisation d’une partie des communications, réduction des lignes de vue, difficulté du ravitaillement des forces imbriquées… Les caractéristiques de l’urbanisme moderne (béton armé remplaçant les briques et le bois, caves et parkings souterrains, réseaux enterrés, immeubles de grande hauteur) rendant le fait urbain encore plus difficile à aborder ou à contourner qu’au siècle dernier.
Pour autant, là encore, les combats urbains n’ont pas suffi à expliquer l’échec de la manœuvre et ne résument pas le blocage tactique actuel. L’offensive ratée menée par l’Ukraine à l’été 2023 sur un terrain ouvert et peu urbanisé a été l’occasion de (re)découvrir la défense en profondeur, basée sur des fortifications, un terrain valorisé et miné, des intervalles battus par les feux et une capacité de contre – mobilité dynamique, appuyée par des lance – roquettes, des chars et des hélicoptères (ressuscités après avoir été condamnés). Un système défensif connu en fait depuis la Deuxième Guerre mondiale, esquissé par les Français sur la Somme en juin 1940, perfectionné par les Soviétiques et les Allemands au long du conflit et mis en équations par Stephen Biddle (1). Ce système a été d’autant plus efficace pour mettre en échec la tentative ukrainienne qu’une grande partie de l’ISR des deux camps est relativement sanctuarisée, que les Russes bénéficiaient de renseignements sur les options ukrainiennes et que l’Ukraine ne disposait ni d’assez de moyens de bréchage, ni de troupes suffisamment entraînées, ni d’assez de munitions d’artillerie (et notamment d’obus fumigènes). Là encore, une partie des conditions propices à la manœuvre n’étaient pas réunies par l’attaquant.














