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Manœuvre et opérations multimilieux/multichamps

Les MDO/JADO sont donc la traduction à l’échelle interarmées de l’esprit de la combined arms maneuver, la manœuvre interarmes. Notons néanmoins que les effets de cette manœuvre passent au premier chef par l’intégration des feux.
L’omniprésence de la manœuvre dispersée des éléments de la force et celle de la désagrégation spatiale des fonctions opérationnelles, de l’espace à la surface, qui est aussi un élément cardinal de l’approche opérationnelle américaine actuelle, reste plus un impératif de résilience face au ciblage adverse qu’un impératif d’efficacité opérationnelle. Nos forces, elles aussi, privilégient l’approche indirecte, ce qui, dans l’armée de Terre, se traduit par une recherche de la « supériorité par la manœuvre » qui repose d’ailleurs plus qu’outre – Atlantique sur le mouvement opérationnel des unités.

Or, la guerre russo – ukrainienne vient rebattre les cartes en la matière. Le conflit accouche bel et bien d’une confrontation elle aussi « M2MC », y compris à l’échelle tactique la plus basse, mais avec des manifestations que personne n’avait anticipées à cette échelle. En effet, la dronisation massive, qui devient l’une de ses caractéristiques essentielles à partir de 2023, emprunte toutes les caractéristiques d’une « micropuissance aérienne » à l’échelle de ce que les Américains appellent « l’air-ground littoral» (le littoral aéroterrestre, du sol à 1 000 m d’altitude environ) (3). Les deux belligérants y réalisent des actions d’appui, d’interdiction, de soutien et de counterair (lutte antidrone surface-air et air-air, attaque des opérateurs adverses, etc.). Cette dronisation contribue également (car elle n’est pas le seul facteur) à la diffusion de la guerre électronique au sein des unités interarmes des deux camps.

Deux ans plus tard, le résultat est sans appel : la transparence du champ de bataille et le triomphe du feu (qu’il ne faut pas limiter aux drones et aux Munitions téléopérées – MTO), au moins jusqu’à 20 km de profondeur, auxquels il faut ajouter le minage systématique ou encore la pollution du champ de bataille, asphyxient toute velléité de manœuvre tactique un tant soit peu structurée et forcent à une désagrégation des unités jusqu’au groupe de combat. Les deux belligérants, confrontés à des taux d’attrition en véhicules de combat qu’ils ne peuvent compenser à la longue, se « démécanisent ». Au final, ce champ de bataille M2MC aboutit au blocage tactique que l’on sait, à l’ornière d’une approche directe qui s’auto – entretient. Le mécanisme de défaite se réduit alors à l’usure qui doit aboutir soit à une rupture stratégique ukrainienne si l’on est Russe, soit à un épuisement de la posture offensive russe, si l’on est Ukrainien. Autre différence d’importance avec les concepts MDO/M2MC originaux, le conflit ukrainien est marqué par une forte hétérogénéité dans l’intégration des moyens qui procède surtout d’une approche pragmatique et très sélective. Les cycles reconnaissance/frappe ukrainiens et russes semblent par exemple très bien intégrés, mais aucun des deux belligérants ne dispose d’un SIC C2 unifié.

S’agit-il d’un « modèle » pour les guerres futures ? L’avènement des opérations M2MC à l’échelle tactique entraîne-t‑il un bouclage séculaire des formes de confrontation aéroterrestre, le retour au primat d’une approche directe par la guerre de positions du même ordre que celle vécue lors de la Première Guerre mondiale ? Distinguer « le conjoncturel du structurel », comme le dit le général Schill, n’a rien d’aisé. Nous aurions cependant tendance à répondre par l’affirmative, du moins en ce qui concerne le combat aéroterrestre et sous certaines conditions. Il est bien évident que chaque conflit est unique dans son essence et ses caractéristiques stratégiques, mais, dans ses formes technico – opérationnelles, il reste façonné par les tendances préexistantes autant qu’il les infléchit à son tour.

Au moins deux grands facteurs y contribuent. Tout d’abord, la dronisation, sur le principe, apparaît « combat proven », quelles que soient ses traductions concrètes qui ne cessent d’évoluer au gré des cycles rapides et permanents d’adaptation/contre – adaptation et des avancées technologiques. Elle tient dans une large mesure à flot l’armée ukrainienne depuis deux ans. Ce n’est pas tant que les MTO, les drones de bombardement et autres soient nettement plus efficaces que les moyens « classiques » (mortiers, artillerie canon, frappes aériennes, etc.) : la dronisation permet surtout, et c’est le second grand facteur, de disposer d’une masse inégalable de moyens ISR et d’effecteurs parce qu’elle est directement tirée des technologies commerciales civiles. Dans le cas ukrainien, et secondairement russe, cette dronisation massive est intervenue dans une certaine mesure par accident, faute au premier chef d’un volume suffisant d’obus et de pièces d’artillerie. Or, rien n’indique que les capacités industrielles, même celles des plus grandes puissances, en dépit de leurs extensions actuelles, seront suffisantes à l’avenir pour produire les quantités de munitions permettant de soutenir dans le temps une campagne de haute intensité.

L’un des arguments souvent entendus pour minimiser la portée de ce qui se trame en Ukraine réside dans la faiblesse des puissances aériennes des deux belligérants. Il était tout à fait recevable jusqu’au début de 2023, mais la puissance aérienne est revenue sur le devant de la scène. Par exemple, en 2024, si l’on se limite à la bataille aéroterrestre, les VKS russes ont largué – selon les Ukrainiens (4) – 40 000 bombes FAB guidées par GNSS (5) sur le front et dans la profondeur tactique et en auraient commandé 75 000 en 2025, soit un volume de feu que seuls les Américains ou les Chinois peuvent égaler, sans qu’il provoque la rupture tant espérée à Moscou. Certes, les VKS ne disposent ni de la compétence ni des renseignements de leurs homologues occidentaux en matière de ciblage et le kit de guidage UMPK de ces bombes était, au moins initialement, beaucoup moins précis que celui des munitions équivalentes occidentales (JDAM, Hammer, etc.). Cependant, les Russes rattrapent progressivement leur retard et les munitions guidées occidentales guidées par GPS les plus anciennes peuvent être tout aussi affectées par le véritable barrage de brouillage mis en œuvre par les forces terrestres (6).

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