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Manœuvre et opérations multimilieux/multichamps

Les implications sont critiques pour nos modèles de force, car, dans de telles configurations, l’approche manœuvrière devient tout simplement impossible ou réservée à des conditions d’asymétrie capacitaire très spécifiques. Le déblocage tactique, le retour à de plus amples possibilités d’approche indirecte, reste alors probablement tributaire, au moins en partie, au niveau tactique bas, de l’aptitude à obtenir des supériorités partielles et transitoires dans le « littoral aéroterrestre », notamment par un effort concentré de contre – ISR, et, plus largement, à des échelles tactiques plus élevées, des effets de « façonnage » suffisamment massifs dans la grande profondeur opérationnelle pour saccager le dispositif terrestre de l’adversaire, notamment sa logistique, et lui interdire de déployer dans la zone de contact la masse de moyens permettant d’imposer cette approche directe.

Cela implique de disposer d’importants moyens ISR pour assurer la capacité de ciblage requise d’un grand nombre de cibles payantes et de suffisamment d’effecteurs de précision pour assurer des frappes relevant de l’attrition. Cela ne peut passer que par un « high-low mix » de moyens clairement multimilieux : dans le domaine ISR, il implique l’intégration systématique des données spatiales, une énorme masse de drones ISR, de relais peu coûteux, ainsi que de capteurs déposés, notamment ESM (mesures de soutien électroniques). Il repose sur une combinaison de l’ensemble des effecteurs disponibles. Les frappes aériennes d’interdiction en restent une composante critique, d’autant que le coût des munitions aérolarguées – de la bombe guidée au missile de croisière – baisse, permettant leur production en plus grand nombre. Mais le nombre de plateformes restera en général trop limité, surtout si elles doivent en parallèle acquérir et maintenir la supériorité aérienne et exercer des effets dans la profondeur stratégique.

Ces feux doivent donc incorporer beaucoup plus significativement l’artillerie, dont le gradient de densité de feu va se décaler dans la profondeur, car le remplacement partiel à moyen terme de la roquette par les obus propulsés jusqu’à 50-60 km et, d’ores et déjà, du missile tactique par la roquette de portée étendue jusqu’à 100 km permettent de diminuer le coût par effet à une portée donnée. Un tel high-low mix doit enfin inclure un très grand nombre de MTO multimilieux à longue portée. En outre, la capacité à intégrer ces feux dans les complexes reconnaissance/frappe est cardinale même si la mise en œuvre de solutions « low cost », très évolutives, se paie mécaniquement par une intégration moins systématique que celle envisagée par les concepts M2MC occidentaux. Cette exigence de high-low mix se retrouve aussi, bien sûr, sur le plan défensif, notamment avec des défenses sol-air devant se massifier et abaisser leurs coûts par effet face à la noria de MTO et de drones adverses. Elle impose aussi une généralisation de la guerre électronique au sein des forces. Elle implique enfin une véritable manœuvre M2MC intégrant ces composantes offensives et défensives pour prendre l’ascendant dans le littoral aéroterrestre.

En fin de compte, une révision des approches M2MC « originales », intégrant la dronisation massive et les high-low mix de capacités, pourrait représenter, toutes choses étant égales par ailleurs, la meilleure, voire la seule, solution à terme pour débloquer une confrontation figée dans l’approche directe… par l’action multimilieux. Cela impose à nos systèmes de forces une transformation en profondeur. Elle touche la doctrine, l’organisation et l’équipement de nos forces et, au-delà, les processus d’acquisition de ces moyens et l’écosystème permettant leur développement rapide et leur fabrication en masse.

Notes

(1) NATO, « AJP-3.2 Allied Joint Doctrine for Land Operations Edition B », version du 1er février 2022, p. 37.

(2) Voir pour plus de détails Philippe Gros et coll., « Intégration multimilieux/multichamps : enjeux, opportunités et risques à horizon 2035 », rapport FRS de l’étude prospective et stratégique 2021-08 au profit du CICDE, mars 2022 (https://www.defense.gouv.fr/sites/default/files/dgris/l%27EPS%202021-08%20M2MC%20enjeux%2C%20opportunités%20et%20risques%20à%20l%27horizon%202035-2040.pdf).

(3) Amos C. Fox, « Army Aviation and Decisiveness in the Air-Ground Littoral », Land Warfare Paper 163, 22 août 2024 (https://​www​.ausa​.org/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​a​r​m​y​-​a​v​i​a​t​i​o​n​-​a​n​d​-​d​e​c​i​s​i​v​e​n​e​s​s​-​a​i​r​-​g​r​o​u​n​d​-​l​i​t​t​o​ral).

(4) Ministère de la Défense ukrainien, « In April, russian aviation dropped over 5,000 guided aerial bombs », 1er mai 2025 (https://​mod​.gov​.ua/​e​n​/​n​e​w​s​/​i​n​-​a​p​r​i​l​-​r​u​s​s​i​a​n​-​a​v​i​a​t​i​o​n​-​d​r​o​p​p​e​d​-​o​v​e​r​-​5​-​0​0​0​-​g​u​i​d​e​d​-​a​e​r​i​a​l​-​b​o​mbs).

(5) Global navigation satellite system : GPS, Galileo, Glonass, etc.

(6) Sam Cranny-Evans, « Blood and dust: The rise of Russia’s glide bombs », European Security and Defense, 15 juillet 2025 (https://​euro​-sd​.com/​2​0​2​5​/​0​7​/​a​r​t​i​c​l​e​s​/​a​r​m​a​m​e​n​t​/​4​5​3​8​2​/​b​l​o​o​d​-​a​n​d​-​d​u​s​t​-​t​h​e​-​r​i​s​e​-​o​f​-​r​u​s​s​i​a​s​-​g​l​i​d​e​-​b​o​mbs).

Légende de la photo en première page : « Artillerie de précision de poche », le drone redéfinit aussi la manière de considérer le M2MC. (© Ukraine MoD)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°104, « Face au blocage tactique : réinventer la manoeuvre », Octobre-Novembre 2025.
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