En 2024, les célébrations du 51e anniversaire de la guerre du Kippour de 1973 ont réaffirmé l’esthétique du pouvoir que la présidence d’Abdel Fattah al-Sissi façonne depuis 2014, mettant en scène le ralliement populaire à son discours hégémonique. Prises de parole, projections de films, concerts… tout reprenait l’historiographie militariste du régime et sa vision manichéenne opposant le « peuple » aux « forces du mal ». Pourtant, la participation d’un rappeur a retenu l’attention – une première pour ce courant musical underground. Pourquoi ce choix ?
Figure emblématique de la génération de rappeurs égyptiens qui ont rencontré le succès à partir de la fin des années 2010, Wegz (de son vrai nom Ahmed Ali, né en 1998) a été le premier à figurer dans la programmation musicale d’un événement politique organisé par l’État en présence d’Abdel Fattah al-Sissi. Alors que les stars de la pop des décennies 1990 et 2000 se mettaient régulièrement au service de ces spectacles, le rap, lui, appartenait à une scène construite en marge des circuits de distribution institutionnels et commerciaux. Les chansons issues de cette contre-culture se sont progressivement politisées, au point que les rappeurs ont été associés aux activistes de classe moyenne érigés en symboles de la révolution après la chute de Hosni Moubarak (1928-2020), au pouvoir de 1981 à 2011. Ils ont développé une conception de leur pratique qui établit un lien entre l’authenticité de l’artiste, la valeur esthétique de son œuvre et son engagement politique.
Les rappeurs dépolitisés ?
Les images de Wegz sur scène, face au président égyptien, n’ont pas provoqué une onde de choc chez les amateurs de rap. Elles pourraient être considérées comme l’aboutissement d’un long processus de transformation de cette musique. La « nouvelle génération » de rappeurs, qui profite d’une visibilité accrue depuis la fin des années 2010, se démarque de celle de leurs prédécesseurs par une posture moins engagée. Après l’essoufflement de l’élan révolutionnaire, le storytelling (mise en récit) centré sur des questions de société a cédé la place à l’« égotrip », une mise en scène de la richesse – réelle ou fantasmée – des artistes.
Faut-il attribuer cette évolution à une supposée dépolitisation des rappeurs égyptiens ? Ont-ils intériorisé l’éthos néolibéral du régime Al-Sissi ? Un tel raisonnement n’explique pas comment cet éthos s’est implanté dans l’esprit des artistes ni comment ils l’ont transmis à travers leurs chansons. De même, les critiques de la « marchandisation » des scènes musicales alternatives sont souvent essentialistes, téléologiques et normatives. Elles supposent que l’essence du rap réside dans son engagement politique, et que ce dernier se serait perdu au fil d’un processus de « marchandisation » informe, effaçant toute spécificité historique et géographique. Dans ce contexte, comment interpréter la participation d’une figure majeure du rap égyptien à un spectacle orchestré par un régime autoritaire ?
Les chansons de rap ne sont pas les « fenêtres de l’âme » de la jeunesse post-« printemps arabes ». La présentation du soi faite par les rappeurs n’est pas spontanée : ce sont des performances qui doivent composer à la fois avec des contraintes externes – notamment ce qui est permis dans l’espace public – et un ensemble de conventions partagées, incluant savoirs, valeurs esthétiques et normes morales. La marginalisation du chant engagé dans le rap égyptien s’inscrit dans une transformation de ces conventions, qui ne peut être réductible ni à un désengagement politique des rappeurs ni à un processus inéluctable de « marchandisation ». Pour comprendre cette évolution, il faut mobiliser la notion d’« économie morale » afin de situer les savoirs partagés par les rappeurs dans les changements politiques, économiques et sociaux qui structurent l’Égypte contemporaine (1). Cette « économie morale », en constante évolution depuis l’émergence du rap égyptien à la fin des années 1990, constitue un pont entre les conventions et valeurs esthétiques du genre et sa place concrète dans l’industrie musicale égyptienne. Elle permet ainsi de comprendre la dépendance de cette scène à l’égard des réseaux clientélistes des régimes autoritaires.














