Le coût humain de ce bilan était cependant déjà très élevé. Les pertes israéliennes atteignaient 326 soldats et 18 civils tués par les roquettes. Les pertes civiles palestiniennes étaient, de leur côté, estimées entre 20 000 et 30 000 morts, avec trois à quatre fois plus de blessés. La proportion de deux civils tués pour un combattant restait donc conforme aux méthodes de Tsahal. L’ampleur des pertes et des dégâts, amplifiée par la crise humanitaire provoquée par le blocus, avait par ailleurs considérablement terni l’image d’Israël. Le 21 novembre 2024, un mandat d’arrêt pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité avait même été émis par la Cour pénale internationale contre le Premier ministre, Benyamin Netanyahou, et le ministre de la Défense, Yoav Gallant.
Pour autant, la mission ne pouvait être considérée comme accomplie puisque de nombreux otages restaient encore aux mains des groupes palestiniens et que ces derniers se régénéraient tout en reprenant le contrôle des territoires dont les Israéliens se retiraient. Ne sachant de toute façon pas quoi faire d’autre, le gouvernement israélien poursuivit donc la course vers le 100 % de destruction, comme dans le paradoxe de Zénon décrivant Achille courant éternellement après une tortue.
Un peu plus d’un an plus tard, on avait finalement à peine progressé, passant peut-être de 80 % à 90 % de destruction de l’ennemi. La quasi – totalité des cadres du Hamas avait été éliminée, mais remplacée. Israël revendiquait cette fois 23 000 combattants ennemis tués, tandis que 48 otages, vivants ou morts, restaient détenus par des groupes armés palestiniens, qui contrôlaient toujours une partie du territoire. Les pertes civiles palestiniennes étaient désormais estimées entre 42 000 et 50 000, sans compter les disparus, soit 10 % de la population tuée ou blessée, et la grande majorité du reste vivant dans des conditions extrêmement précaires au milieu des ruines, avec même l’apparition de poches de famine – une « presque victoire » bien amère dans laquelle Israël a perdu beaucoup de son âme (2).
Le principe du GIGN
Le Groupement d’intervention de la Gendarmerie nationale (GIGN) a été créé en 1973, après le désastre des Jeux olympiques de Munich en 1972 et l’échec de la police allemande. Comme d’autres forces d’intervention similaires dans le monde, son principe est de disposer d’une unité sévèrement sélectionnée et intensivement formée, capable de mener des opérations ponctuelles très précises, avec un contrôle strict du feu et un minimum d’appuis extérieurs. L’objectif est d’éliminer la menace et de sauver les civils tout en limitant les dommages collatéraux.
Le problème tactique auquel est confrontée l’armée israélienne à Gaza en octobre 2023 ressemble, dans l’absolu, à celui d’un GIGN placé devant un immeuble occupé par des terroristes avec otages et civils. La différence est que l’immeuble en question couvre 365 km² et compte 2,2 millions d’habitants, et que l’ennemi dispose d’au moins 30 000 combattants et détient plus de 200 otages. Si Tsahal avait été un « GIGN à l’échelle de Gaza », sa priorité aurait alors été d’évacuer au maximum la population pour la protéger, d’entamer des négociations tout en préparant un assaut général qui aurait été lancé ensuite avec une grande précision afin de minimiser les risques pour les civils restants et les otages.
Si les Israéliens avaient fait comme les Américains et le gouvernement irakien en 2004 à Falloujah, ils auraient fait en sorte que la grande majorité de la population évacue la ville cible avant l’assaut et l’auraient accueillie dans des camps de réfugiés bien organisés, tout en préparant son retour une fois la bataille terminée. Cela a nettement simplifié le problème tactique de l’assaut américain en novembre 2004 et, malgré la puissance de feu employée à cette occasion, a considérablement réduit les risques de dommages collatéraux. Transposer cette méthode à Gaza n’a pas été envisagé. Le gouvernement israélien ne pouvait accepter de réfugiés sur son sol sans légitimer leur « droit au retour » et l’Égypte et les autres pays voisins refusaient d’accueillir des centaines de milliers de Palestiniens dont ils savaient que les Israéliens refuseraient le retour. Pas d’évacuation donc de l’« immeuble » Gaza, mais une errance intérieure au rythme des zones de combat annoncées, avec un approvisionnement humanitaire soumis aux décisions du gouvernement israélien.
La phase de négociations s’est révélée au contraire plutôt fructueuse, même s’il a fallu largement presser le gouvernement israélien, plutôt réticent aux échanges contre la libération de milliers de prisonniers palestiniens, et donc accepter une victoire de fait du Hamas. Les choses ont ainsi traîné, sans doute inutilement, en longueur pendant deux ans, mais au bout du compte tous les otages ont été libérés.













