Érigée au rang de principal risque à court terme par le Global Risks Report 2025 du Forum économique mondial, la désinformation ne relève plus de la simple nuisance informationnelle : elle constitue désormais une vulnérabilité stratégique majeure pour les démocraties contemporaines. Comment soigner ce mal à la racine ?
Les démocraties, par leur nature même de « sociétés ouvertes », s’exposent davantage aux incursions narratives ayant pour but de saper leur cohésion. Dans ce paysage mouvant, la France s’est dotée d’outils technologiques de pointe — détection des ingérences étrangères pilotée par VIGINUM, démantèlement de réseaux automatisés, et, vraisemblablement sous peu, des campagnes d’« inoculation cognitive ».
Pourtant, l’approche technique, héritée d’une culture cyber et d’une tradition de gestion de crise, peine à se traduire en stratégie globale, durable, capable de traiter les causes sociales, affectives et cognitives qui rendent les esprits perméables aux récits fallacieux. Le contraste est net : à une grande technicité dans la surveillance de l’amont — détection des contenus, cartographie des émetteurs, traçage des canaux — répond une forme d’aveuglement sur l’aval, c’est-à-dire sur les effets profonds de ces récits sur les esprits, les comportements, les dynamiques du débat public : une fois exposés à la désinformation, quels sont les mécanismes cognitifs, émotionnels et sociaux qui favorisent l’adhésion aux récits fallacieux ? Et dans quelles conditions ces croyances se transforment-elles — ou non — en modifications concrètes de comportement : bulletin glissé dans l’urne, adhésion militante, ou basculement dans le soutien à l’un des camps d’un conflit géopolitique ?
Comme le souligne un récent rapport de l’Institut Nicod, laboratoire français de sciences cognitives, la désinformation ne résulte pas seulement des stratégies d’influence d’acteurs étrangers ni des dynamiques propres aux réseaux sociaux ou aux algorithmes. Elle s’ancre dans un ensemble de vulnérabilités profondes, qui se recoupent partiellement et peuvent se renforcer mutuellement : dispositions psychologiques et cognitives des individus exposés, fragilité de l’écosystème informationnel, mais aussi environnement politique, social et économique — un terreau où ces récits trouvent, parfois durablement, leurs racines.
Les logiques individuelles de l’adhésion à la désinformation
L’adhésion à la désinformation repose en partie sur des vulnérabilités individuelles. Certains facteurs sociodémographiques — faible niveau d’instruction, précarité, isolement social — agissent comme modulateurs. Certaines caractéristiques psychologiques, telles que le dogmatisme, le besoin d’unicité ou des traits de la triade sombre (1), augmentent la propension à adhérer et à diffuser des récits trompeurs. À cela s’ajoutent des fragilités cognitives, notamment une faible capacité de raisonnement réflexif, une réceptivité accrue aux discours creux, ou une préférence pour l’intuition sur l’analyse. Enfin, les logiques identitaires — polarisation sociale, défiance envers les institutions — orientent la réception de l’information selon des critères émotionnels ou communautaires, souvent au détriment de l’évaluation factuelle.
Trop souvent, cette sensibilité à la désinformation est interprétée à tort comme un simple déficit de rationalité. Or, la diffusion de fausses informations répond souvent à des motivations sociales ou identitaires — besoins de cohésion, de distinction ou de confrontation entre des groupes — qui rendent ces récits fonctionnels dans certains contextes. Corriger les faits ne suffit donc pas : encore faut-il comprendre les raisons pour lesquelles ces narratifs sont mobilisés, partagés, parfois sans même y croire.














