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Désinformation : soigner le mal à la racine par une réponse structurelle

À titre d’illustration, de nombreuses études scientifiques montrent que la diffusion de fake news s’inscrit fréquemment dans des logiques de psychologie partisane ou tribale (« eux » vs. « nous »), particulièrement activées en contexte de conflit politique. Disséminer des contenus dénigrant des élites perçues comme corrompues ou leurs électeurs — par exemple, des fake news anti-Biden partagées par des Républicains MAGA — ou exagérant certaines menaces sociales (immigration, insécurité) peut constituer un instrument de mobilisation politique, en orientant l’attention vers des menaces perçues. Partager des rumeurs diabolisant l’adversaire sert aussi à signaler son appartenance à un camp politique — notamment dans les environnements polarisés — en affichant symboliquement qui l’on rejette. Dans certains cas, cette diffusion peut viser à projeter une image de dominance, utile pour s’imposer comme figure de leadership conflictuel. Ces dynamiques rendent la désinformation particulièrement prégnante en contexte de polarisation partisane.

La désinformation prospère sur un écosystème médiatique dégradé

Comprendre la désinformation suppose d’envisager l’ensemble de l’environnement médiatique dans lequel elle circule. En France, la situation est particulièrement préoccupante : selon le Digital News Report 2025 du Reuters Institute, seuls 29 % des citoyens déclarent faire confiance aux médias, contre 45 % en Allemagne et 67 % en Finlande. Cette défiance, parmi les plus élevées d’Europe, reflète un double affaiblissement : celui de l’écosystème numérique, dominé par des plateformes dont les algorithmes privilégient l’engagement émotionnel au détriment de la qualité épistémique ; et celui des médias traditionnels, confrontés à une concentration capitalistique, à une crise économique durable et à la fragmentation des audiences.

Dans l’univers numérique, la viralité repose sur l’émotion, la simplicité narrative et la polarisation — bien plus que sur la véracité. Cette logique favorise la propagation de contenus ambigus ou trompeurs, et contribue à une sursollicitation croissante de l’attention. Face à cela, l’enjeu est de réduire l’opacité algorithmique et de restituer aux utilisateurs un véritable contrôle sur leurs flux d’information : transparence des critères de recommandation, affichage par défaut non filtré, personnalisation claire et réversible. Assainir l’espace numérique suppose également de renforcer la détection des agents de manipulation (bots, faux comptes, deepfakes) et de valoriser les sources fiables sur la base de critères éditoriaux objectifs. Ces mesures, bien qu’efficaces sur le plan structurel, nécessitent une régulation indépendante, un cadre juridique cohérent à l’échelle européenne et une volonté politique capable de surmonter les pressions économiques.

Parallèlement, les médias traditionnels peinent à maintenir leur rôle structurant. En France, seuls 36 % des citoyens font encore confiance à la presse écrite. La concentration excessive des groupes de presse, l’érosion des revenus publicitaires et la précarité des modèles économiques numériques affaiblissent leur capacité à produire une information indépendante et rigoureuse. 

Cela favorise le repli sur des contenus courts, émotionnels et rentables, au détriment des formats longs et des enquêtes de fond. Il devient donc crucial de garantir un financement pérenne des médias d’intérêt général, conditionné à des critères de pluralisme, de transparence et de qualité éditoriale. Le soutien au journalisme local, en déclin malgré une forte crédibilité, est également stratégique pour rétablir un lien de confiance ancré dans les territoires. Enfin, des réformes structurelles s’imposent : encadrement de la concentration, renforcement de la gouvernance rédactionnelle, et protection juridique contre les procédures-bâillons.

Facteurs sociaux, institutionnels et matériels

La prolifération de la désinformation ne relève pas uniquement d’un dysfonctionnement du système médiatique : elle est aussi le symptôme d’un déséquilibre social plus profond. Dans un environnement marqué par l’isolement, la défiance et l’insécurité économique, les récits trompeurs trouvent un écho particulier, car ils répondent à des besoins de reconnaissance, de sens et d’appartenance. Fractures sociales, affaiblissement du lien institutionnel, précarité persistante : ces vulnérabilités structurelles façonnent un terrain propice à la diffusion de contenus désinformants. Comprendre ces déterminants environnementaux est indispensable pour élaborer une réponse à la hauteur des enjeux, fondée non sur la seule correction des contenus, mais sur la réparation des conditions qui en rendent l’adhésion possible.

À propos de l'auteur

Grégoire Darcy

Doctorant en sciences cognitives à l’Institut Nicod (ENS-PSL, EHESS, CNRS) et enseignant en sciences cognitives appliquées aux champs informationnels à l’école militaire (EMSST, EDG-T).

À propos de l'auteur

Antoine Marie

Chercheur en psychologie politique au CEVIPOF (Sciences Po).

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