Magazine Les Grands Dossiers de Diplomatie

Désinformation : soigner le mal à la racine par une réponse structurelle

Par exemple, la solitude sociale et psychologique fragilise les défenses cognitives, et renforce le besoin de récits simplificateurs face à un monde perçu comme chaotique. Là où les solidarités locales s’effritent — foyers monopersonnels, disparition des réseaux de proximité —, l’individu isolé trouve dans la désinformation un substitut relationnel, un récit qui restaure un sens d’appartenance. Ainsi, une étude longitudinale norvégienne menée sur plus de trente ans montre que la solitude en adolescence prédit fortement l’adhésion ultérieure à des théories complotistes. Elle s’est exacerbée pendant la pandémie de Covid-19, où l’isolement forcé a accru la vulnérabilité aux récits conspirationnistes, notamment chez les personnes prédisposées. De même, la perception d’un statut social frustré, c’est-à-dire l’impression que les aspirations légitimes sont entravées par un contexte politique et économique défavorable, constitue ainsi un facteur de vulnérabilité majeur face à la désinformation. 

Enfin, l’adhésion aux théories du complot tend à être plus forte dans les pays marqués par une opacité de la vie publique, une corruption administrative élevée et des institutions faiblement démocratiques. Ce phénomène s’explique de manière relativement rationnelle : les théories du complot sont des théories sociales — dites « naïves » — qui accusent les élites de dissimuler des décisions hostiles à l’intérêt général. Dans un environnement où les citoyens ont objectivement de bonnes raisons de soupçonner une dissimulation ou une manipulation, ces récits apparaissent plus crédibles, même si l’adhésion qu’ils suscitent peut, en pratique, excéder ce que justifieraient les faits disponibles. Réduire la vulnérabilité à la désinformation suppose ainsi d’agir sur ses racines sociales, économiques et institutionnelles. Cela implique, concrètement, de renforcer les politiques publiques dans les territoires fragilisés. 

Sortir de l’urgence : pour une réponse curative, structurelle et durable

Pour être à la hauteur des enjeux, la lutte contre la désinformation nécessite ainsi une inflexion claire dans les diagnostics comme dans les modes d’action. Plusieurs pistes s’imposent : premièrement, reconnaitre que la désinformation ne relève pas uniquement de la crédulité individuelle, mais de besoins sociaux et identitaires, auxquels il faut répondre par une action sur les causes structurelles. Deuxièmement, comprendre qu’elle n’est qu’une partie d’une crise informationnelle plus large, marquée par la fragmentation, l’ambiguïté et la dégradation générale de l’écosystème médiatique. Troisièmement, il importe de reconnaitre que l’efficacité de la désinformation repose moins sur des biais cognitifs individuels que sur les contextes sociaux, économiques et institutionnels dans lesquels elle circule : isolement, défiance ou homogamie idéologique en sont des catalyseurs décisifs. Quatrièmement, il convient de mieux distinguer les mécanismes impliqués dans la croyance, la diffusion et l’action : croire en une information, la partager, ou agir en conséquence relèvent de dynamiques différentes, que les simples indicateurs d’engagement (likes, partages, commentaires) ne permettent pas d’évaluer correctement. 

Il est nécessaire de sortir d’une approche réactive, souvent centrée sur l’urgence — comme la neutralisation ponctuelle d’ingérences étrangères — pour adopter une stratégie de long terme. Celle-ci devrait viser à renforcer la résilience cognitive à l’échelle populationnelle, consolider l’écosystème informationnel, et agir sur les causes profondes de la demande de désinformation. Cela suppose une coordination renforcée, une vision intersectorielle, et surtout une volonté politique soutenue. Or, comme en matière d’écologie, il est souvent plus facile pour les pouvoirs publics de mettre en avant des gestes individuels — trier ses déchets, ou ici, apprendre à « déjouer les fake news » — que de s’attaquer aux racines structurelles du problème. Cette stratégie, peu couteuse mais rentable politiquement, permet de montrer que l’on agit, même si son efficacité reste limitée. En revanche, une politique systémique implique parfois d’entrer en tension avec des acteurs économiques puissants, comme les grandes plateformes numériques, ou de réorienter profondément certaines priorités publiques. C’est ce tournant stratégique et ambitieux qu’il convient aujourd’hui d’assumer.

Note

(1) La triade sombre regroupe le narcissisme, le machiavélisme et la psychopathie. Les recherches montrent que les individus présentant des traits de narcissisme, de psychopathie ou de machiavélisme ont tendance à partager davantage de fausses informations, tandis que le narcissisme et la psychopathie sont également liés à une plus forte propension à y croire.

Légende de la photo en première page : Longtemps marginalisée dans les priorités politiques européennes, l’éducation aux médias a été tardivement reconnue comme un enjeu central. En 2009, la Commission européenne la définissait comme la capacité à accéder, comprendre et analyser les contenus médiatiques avec esprit critique. En 2018, les États membres ont été légalement tenus de la promouvoir. Un an plus tard, le Conseil économique, social et environnemental français appelait à étendre cette éducation à l’ensemble de la population pour un renforcement général des compétences médiatiques. (© Shutterstock)

Article paru dans la revue Les Grands Dossiers de Diplomatie n°87, « Géopolitique de la désinformation », Août-Septembre 2025.

À propos de l'auteur

Grégoire Darcy

Doctorant en sciences cognitives à l’Institut Nicod (ENS-PSL, EHESS, CNRS) et enseignant en sciences cognitives appliquées aux champs informationnels à l’école militaire (EMSST, EDG-T).

À propos de l'auteur

Antoine Marie

Chercheur en psychologie politique au CEVIPOF (Sciences Po).

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