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Dissidences sexuelles au Maroc : la prostitution vue par-delà les marges

Au Maroc, où l’abstinence prémaritale imprègne la morale dominante, il y a lieu de se demander sur quoi repose l’interdit : sur la pratique sexuelle en elle-même ? Au regard de la banalité des relations entre les sexes avant le mariage, on peut imaginer qu’il s’appuie sur autre chose. Bien que les quelques études sur la question n’aient pas permis de développer une sociologie de la sexualité, en particulier quand il s’agit d’aborder les évolutions sexuelles dans les sociétés musulmanes, elles montrent le dynamisme social en la matière. À ce titre, la prostitution dans le royaume est intéressante à analyser (1).

L’ensemble des études sur l’intimité et la sexualité souligne l’existence d’une activité sexuelle avant ou hors mariage, notamment à l’adolescence. Certaines rendent compte de ce qui est hâtivement qualifié de paradoxe ou d’hypocrisie sociale, car leurs résultats montrent que les garçons font majoritairement, et sans inhibition, état de leur activité sexuelle, alors que les filles, n’osant pas parler, la minimisent. L’observation et l’immersion ont permis de parler de sexualités au pluriel, c’est-à-dire d’identifier et d’analyser l’ensemble des pratiques au Maroc. La norme religieuse et la centralité du national ne doivent pas manquer d’interpeller. Cette dernière, qui fait irruption dans le débat politique et intellectuel au moment où surgissent des scandales relatifs aux mœurs, est révélatrice moins de la prégnance de l’attachement aux normes que de transformations sociales.

Scandales sexuels d’État et débats sur l’intime

Le premier scandale du Maroc indépendant est celui de l’« ­affaire Tabet », qui porte le nom d’un commissaire casablancais condamné à mort en 1993 pour le viol d’une centaine de filles et l’enregistrement d’orgies accompagnées de sévices auxquelles ses victimes étaient contraintes. Ce cas, impliquant un fonctionnaire de l’État et entraînant d’autres responsables, symbolise une ère de l’autoritarisme marocain caractérisée par une libéralisation politique contrôlée, avec notamment l’ouverture de la sphère médiatique censée être le relais de la communication sur la transparence, le dépoussiérage des vieilles techniques de pouvoir du Makhzen et la moralisation de la scène publique.

Plusieurs scandales éclatent ensuite. Ils concernent surtout les milieux financiers et inaugurent les campagnes d’assainissement du monde des entrepreneurs (2). La fin de la décennie 2000 voit, avec l’usage des réseaux sociaux, la multiplication ­d’affaires dans la police. Dans un contexte de mobilisations sociales (contre la vie chère, mouvement des diplômés-chômeurs) et de transformation du champ politique avec la participation des islamistes, la dénonciation de la corruption des agents de l’État profond prend le devant de la scène. Mais les esclandres moraux n’éclatent pas ou peu ; ils concernent essentiellement la prostitution, vue à travers le prisme d’une nation marocaine menacée par l’« étranger fornicateur ».

Les affaires impliquant le sexe s’intensifient à partir des années 2010. À intervalles irréguliers, et profitant de l’amplification permise par les usages numériques, se propagent des informations « scandaleuses », dont l’objectif est de dénoncer l’« immoralité » d’un groupe ou d’une personne afin de mieux réaffirmer les valeurs morales de la communauté. Cela débute avec l’affaire du « baiser de Nador », qui met, en octobre 2013, sur le devant de la scène nationale deux adolescents après la publication sur un réseau social d’une photographie d’eux s’embrassant dans une ruelle de cette ville. L’image fait l’objet d’une plainte déposée par un habitant, et les deux jeunes sont arrêtés et placés en internat dans l’attente de leur procès. Ils sont acquittés, non sans avoir reçu du juge un « blâme » paternaliste. Ce « scandale moral » prend l’aspect d’une affaire qui dépasse les frontières du pays. Il donne lieu à des mobilisations sous forme de sit-in, renommés « kiss-in » en raison des baisers publics échangés en solidarité avec les deux adolescents.

La série continue en 2015 avec la sélection au Festival de Cannes du film Much Loved, de Nabil Ayouch, qui retrace la vie de quatre prostituées vivant à Marrakech, et dont les scènes osées conduisent les protagonistes à quitter le royaume après avoir été victimes d’agressions et de menaces de mort. Le choc que suscite ce long métrage provoque une polarisation de la société marocaine et une mobilisation à la fois nationale et internationale.

D’autres affaires relèvent de transgressions morales, comme celle du « Merendina Gate », du nom du goûter industriel ­Merendina, qui place sur la sellette une compagnie connue de chaque foyer marocain. En 2022, elle décide de fêter la Saint-­Valentin en proposant un emballage qui met à l’honneur les façons de dire l’amour en arabe dialectal (« tan bghik »/« je t’aime ») et, sous forme de dessins, des couples amoureux. D’autres discours publics, visant à dénoncer les infractions à la pudeur sanctionnées par le Code pénal et dont se rendent « coupables » des personnalités considérées comme hostiles par le régime, maintiennent la récurrence des débats critiques conservateurs sur l’intime au Maroc.

À propos de l'auteur

Mériam Cheikh

Maîtresse de conférences en anthropologie au département des études arabes de l’Institut national des langues orientales (INALCO) ; auteure de Les filles qui sortent : Jeunesse, sexualité et prostitution au Maroc (Éditions de l’Université de Bruxelles, 2020)

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