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Les missiles balistiques, une révolution à venir dans la guerre navale ?

Iskander, Kinzhal, Khalij Fars, Tankil, Dong Feng, Hwasong, les missiles balistiques font, depuis des mois, la une de l’actualité des théâtres d’opération. Employés dans un cadre tactique sur le théâtre ukrainien ou contre Israël, développés pour faire peser une menace stratégique dans les mers de Chine ou au-delà de la première chaîne d’îles dans le Pacifique, leur emploi se démocratise.

Auparavant apanage des États, voire des États « dotés » pour les plus performants d’entre eux, les missiles balistiques sont désormais à la portée de groupes paramilitaires qui n’hésitent plus à en faire usage contre des acteurs militaires ou civils. Hormis cette dissémination sur les différents points chauds de la planète, l’une des grandes nouveautés de ces derniers mois réside dans l’utilisation de ces missiles contre des navires de commerce et des bâtiments de guerre, c’est-à‑dire des cibles mobiles, alors que ces armes avaient initialement été conçues pour frapper des objectifs fixes. Cette capacité régulièrement affichée par la Chine, la Russie ou l’Iran semble désormais une réalité après son emploi avec succès, à plusieurs reprises, par les Houthis en mer Rouge.

Dès lors, un emploi généralisé de ces armes à longue portée et à très grande vélocité contre des cibles mobiles en mer pourrait en faire un puissant outil pour contester l’accès à de nombreux détroits, mais également aux approches maritimes, limitant, de fait, la liberté de manœuvre des marines à capacité expéditionnaire. L’une des forces des marines occidentales, et en particulier de celles dotées de porte – avions, réside dans leur aptitude à projeter leur puissance contre n’importe quel adversaire, s’appuyant sur la liberté qu’offrent les océans pour s’approcher des côtes afin de mettre en œuvre leurs armes. Le missile balistique est-il en train de bouleverser le rapport de force entre déni d’accès et projection de puissance ?

La mer Rouge, devenue ces derniers mois une sorte de laboratoire d’essais en grandeur nature d’armements antinavires, offre quelques éclairages sur cette question. Il reste cependant nécessaire d’analyser le fonctionnement de ces armements balistiques afin d’en relativiser la menace. Nonobstant, l’évolution et la généralisation de leur emploi demeurent une réalité qu’il convient de prendre en compte dans les évolutions du combat naval au risque de se trouver incapable d’y faire face à l’avenir.

La mer Rouge, laboratoire de l’emploi des missiles balistiques contre des navires

Le niveau de violence en mer augmente

Le 26 janvier 2024, dans le golfe d’Aden, le Marlin Luanda, un chimiquier transportant une cargaison de naphta, un produit pétrolier léger très volatil, a été frappé par un missile balistique à la tombée de la nuit après avoir déjà échappé à deux attaques des Houthis plus tôt dans la journée. La cargaison très volatile qu’il transportait a pris feu instantanément et il aura fallu une nuit entière à l’équipage, assisté du destroyer américain USS Carney et de la frégate française Alsace, pour venir à bout de l’incendie et sauver le navire. L’équipage du Marlin Luanda a reçu le prix de l’Organisation maritime internationale 2024 pour cet acte héroïque en mer. Il s’agissait pour la Marine nationale de la première observation réelle de l’emploi réussi d’un missile balistique contre un navire en mouvement. La mission conduite par l’Alsace en mer Rouge lui a permis de vérifier la généralisation de l’emploi de ces missiles, les Houthis faisant preuve d’une désinhibition dans l’usage de la violence, lançant sans restriction ces armes contre leurs cibles, militaires comme civiles. Le 18 février, le Rubymar, un cargo transportant de l’engrais, a été la cible d’un missile balistique au nord du détroit de Bab el-Mandeb, puis a sombré au sud des îles Hannish le 2 mars, l’équipage ayant été évacué à bord du cargo Lobivia. Le 6 mars, les marins du vraquier True Confidence ont eu moins de chance : trois sont décédés après avoir été frappés par un missile, les autres ont survécu en se jetant par – dessus bord avant d’être happés par les flammes.

Plus largement, les rapports de la Lloyds, entre décembre 2023 et octobre 2024, présentent une évaluation des attaques en mer Rouge depuis le détournement du Galaxy Leader. D’après ces rapports, fin octobre 2024, 17 navires avaient été touchés par des missiles et 72 impacts de missiles à proximité des navires ont été recensés par les équipages. Ces chiffres doivent être pris avec précaution, car les marins des navires de commerce qui renseignent la Lloyds ne possèdent pas forcément l’expertise pour différencier un impact de drone de celui d’un missile antinavire ou d’un missile balistique. Néanmoins, le nombre d’attaques avoisine la centaine en moins d’un an et si, heureusement, le nombre de décès se compte sur les doigts d’une main, l’emploi d’armes de guerre contre des navires de commerce démontre une absence de retenue dans l’usage de la force par les Houthis, qui n’hésitent pas non plus à cibler les marines occidentales et la marine américaine en particulier. Encore récemment, le 11 novembre, ils ont lancé une attaque contre l’USS Spruance et l’USS Stockdale alors que ces bâtiments venaient de franchir le détroit de Bab el-Mandeb. Selon l’US Naval Institute, l’attaque comportait cinq missiles balistiques. Le 21 mars, c’était la frégate française Alsace et son convoi qui étaient la cible de ces missiles, heureusement interceptés par le bâtiment de guerre.

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